La dérive naturaliste : tendance et contre-tendance

Vous trouverez en Podcast l’intervention de Jean-Yves Dartiguenave, lors du Congrès Européen organisé par la Ligue Bruxelloise Francophone pour la Santé Mentale sur le thème : « Les débordements de la santé mentale ». Jean-Yves Dartiguenave est Directeur du laboratoire CIAPHS près l’Université de Rennes 2. Dans la ligne développée dans l’ouvrage qu’il a publié avec Jean-François Garnier, « La fin d’un monde. Essai sur la déraison naturaliste » (Presses Universitaires de Rennes, 2014), cette intervention a pour titre : « La dérive naturaliste : tendance et contre-tendance ».

Partant du constat (déjà développé dans « L’homme absent du Travail Social » (Mêmes auteurs, chez ÉRÈS)) de la destruction du travail social notamment par le « management » trop à la mode, Jean-Yves Dartiguenave signale une dérive naturaliste consistant en un oubli de la spécificité de l’humain. Certes, le « libéralisme » (mal compris) ou l’économisme dominant contribuent à cette déshumanisation, mais ce ne sont que des adjuvants dans un processus dont il faut rechercher les sources dans le fonctionnement humain lui-même. Le modèle explicatif sera donc le modèle de la Médiation (TdM) dans lequel la dialectique nature/culture est définitoire : la personne ne se confond nullement avec l’individu physique, elle témoigne d’une capacité d’abstraction (ou de médiation, d’interposition) face à l’immédiat du rapport animal au monde. Or la tendance actuelle semble bien être, du fait des conditions socio-historiques, l’immédiateté du rapport au monde. Il se manifeste cependant, heureusement, des contre-tendances.

La tendance, ce sont plutôt en réalité deux tendances : l’effritement de l’identité et la remise en cause de la responsabilité -ou de l’autorité comme en témoignent par exemple l’effacement de l’autorité parentale, ou encore celle de la Police – c’est-à-dire la remise en cause des compétences et l’affaiblissement de la force organisatrice du politique.

La dérive naturaliste a un impact sur le temps social : on tend à nier l’Histoire, pour ne plus considérer que l’immédiateté de l’instant, mais ce déni est également celui de la dette que nous devons à ceux qui nous ont précédés. C’est un déni d’héritage, et en même temps un déni du futur, que manifeste notamment (mais pas seulement !) l’expression « no future ». Mais cette dérive affecte aussi l’espace, en témoigne la notion politico-administrative de territoire qui ignore superbement le fait que les frontières personnelles diffèrent d’une personne à l’autre et que l’altérité revêt de multiples figures. Il en va de même des savoirs : on valorise le pragmatisme et l’efficience instrumentale (d’où, au passage, le déni des sciences humaines).

Le premier indice de ce phénomène est l’affaiblissement des oppositions structurales. Dans toute structuration sociologique, figurent la classe et l’appartenance sociale : toute société, en somme, classe et définit les appartenances et instaure une division sociale du travail, c’est-à-dire une répartition des responsabilités sociales, et cette distribution se fait selon des oppositions. Or ces oppositions s’affadissent aujourd’hui, on tend à leur substituer une coexistence sociale, une indéfinition, chaque individu se résolvant à des choix immédiats : chacun prétendant être à la fois la Partie et le Tout selon une sorte d’absolutisme non négociable (voir par exemple tous les particularismes proclamés).

Plutôt que de l’individualisme, le second indice relève d’une sorte de narcissisme. C’est en fait un rejet de l’altérité. En témoigne notamment la vogue des différentes « maisons » (de l’Emploi, du Handicap etc…) qui ne font que masquer l’anonymat et la dépersonnalisation. Autres aspects parmi bien d’autres : la privatisation de la sphère publique, ou encore la sécurisation technique de l’espace -sous couvert d’écarter tout risque potentiel- tendant à se substituer au face-à-face. D’ailleurs, on ne prépare plus guère les travailleurs (sociaux ou autres) à ce jeu du face-à-face, on préfère préserver l’entre-soi. Un autre aspect, souvent souligné par les sociologues, est l’obsession de l’organisationnel entraînant une kyrielle de procédures, d’interventions etc… C’est en fait une négation de l’autorégulation sociale par l’instauration obsessionnelle de dispositifs et d’évaluations. Cela, en fait, conduit parfois (souvent ?) à évacuer toute altérité, y compris celle des usagers des services.

Le constat est inquiétant ; cependant, Jean-Yves Dartiguenave, termine sur une note plus optimiste : cette dérive naturaliste est datée, elle commence à être dialectiquement contestée, en témoignent par exemple la création d’associations, ou encore l’organisation de l’économie sociale solidaire.

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