La théorie de la médiation

La « théorie de la médiation »

La « théorie de la médiation », à laquelle l’ensemble des chercheurs du laboratoire se réfèrent, est un modèle développé à Rennes par le Professeur Jean Gagnepain, linguiste et épistémologue, depuis à présent une quarantaine d’années. Ce modèle théorique, dont Jean Gagnepain a exposé méthodiquement les principes dans son ouvrage Du vouloir Dire (3 tomes), couvre l’ensemble du champ des sciences humaines. Il a pour particularité essentielle de chercher dans la clinique une forme de mise à l’épreuve expérimentale, d’où l’appellation « anthropologie clinique » qui l’accompagne. Jean Gagnepain s’est entouré à Rennes d’une équipe de chercheurs et son modèle se trouve aujourd’hui exploité et développé, au-delà de Rennes, par des universitaires et chercheurs de nationalités différentes, dans des champs disciplinaires très divers qui vont des sciences du Langage et de la psychologie à la « science of design » américaine, en passant par l’archéologie moderne et la « romanistique ». La visée est donc délibérément trans-disciplinaire ; plus exactement, la théorie de la médiation cultive, comme l’énonce avec humour Jean Gagnepain, « l’in-discipline ».

 

Ce modèle, élaboré à ses débuts à partir du seul langage, prend aujourd’hui comme objet la totalité de ce qu’on appelle le culturel, autrement dit cette dimension qui spécifie l’homme et le distingue des autres espèces vivantes. Le culturel constitue cet ordre spécifique de réalité auquel, par conséquent, seul l’homme participe : il lui permet, sans échapper à sa nature, de la dépasser constamment en s’en abstrayant. Le culturel se comprend donc ici, non pas comme la somme des oeuvres essentielles d’une certaine société ni comme l’état général d’une civilisation donnée, mais comme l’ensemble des capacités proprement humaines dont tous les hommes, sauf pathologie, participent, quels que soient le moment de l’histoire ou le lieu géographique où ils se trouvent. Ce culturel se révèle identifiable à la fameuse Raison ou « rationalité » dont les philosophes ont traité depuis des siècles. Les sciences humaines reprennent du reste à leur compte les questions qui étaient celles que les philosophes n’abordaient que spéculativement.

 

Les travaux de Jean Gagnepain montrent, en se fondant sur ce que la clinique nous oblige à prendre en compte, que cette raison se diffracte. Autrement dit, la rationalité recouvre chez l’homme plusieurs formes que la clinique dissocie. La raison est logique, sans nul doute, mais elle est également tout autant technique, ethnique et éthique, sans qu’il y ait la moindre hiérarchie entre ces différents « plans » venant rendre compte de la vie psychique. À chacun de ces quatre plans, l’homme médiatise son rapport au monde (d’où le terme de « médiation »), c’est-à-dire qu’il parvient à prendre une certaine distance par rapport à ce que ses capacités physiologiques immédiates lui permettent d’en saisir. Loin, dès lors, de se trouver soumis à ce mode d’appréhension immédiat du monde, l’homme construit en quelque sorte la réalité dont il participe en l’élaborant à partir de ses propres capacités.

 

Il s’agit donc, pour utiliser une image et une terminologie kantiennes, de passer de la description de la raison constituée à l’explication de la raison constituante, c’est-à-dire de rendre compte de ce qui, en l’homme, le rend à son insu capable de poser le monde, sachant qu’il pose ce monde de quatre manières différentes ou, plus exactement à partir de quatre capacités distinctes et pas seulement en le connaissant. L’homme se donne, certes, le monde à travers les mots qu’il produit ; à partir d’eux, désignant l’univers, il se l’explique, et ceci définit sa capacité logique. Mais l’homme se donne également le monde à travers son outillage ; il le fabrique et ceci rend compte, cette fois, de sa capacité technique. Si le monde de l’homme est à la mesure de ses mots et de ses outils, il est en outre à la mesure de son histoire ou, si l’on préfère de son inscription dans le social ; c’est à présent sa capacité ethnique qui se trouve en jeu. Enfin, dernier aspect, l’homme se donne tout autant le monde à travers ses désirs réglementés et ceci relève de sa capacité éthique.

 

L’autonomisation possible de ces quatre registres de rationalité nous est révélée par la clinique. En effet, alors que « normalement » toutes ces capacités fonctionnent ensemble et qu’il n’est guère facile de les distinguer, pathologiquement nous y sommes cette fois contraints. Chaque plan a en effet sa pathologie spécifique qui n’empêche pas celui qui en est atteint de continuer à fonctionner correctement aux autres plans. La pathologie spécifique du plan 1 (le plan de la logique) est l’aphasie, celle du plan 2 (le plan de la technique) l’atechnie, celle du plan 3 (le plan de l’ethnique) la psychose (et la perversion), enfin celle du plan 4 (le plan de l’éthique) la névrose (et la psychopathie). La pathologie dissocie, par conséquent, ce qui normalement ne peut être distingué ; elle met en évidence des processus. Autrement dit encore, elle offre une véritable analyse, c’est-à-dire un découpage du psychisme. Jean Gagnepain pose dès lors comme règle méthodologique de « n’admettre et de n’imputer au système d’autres dissociations que celles qui sont pathologiquement vérifiables ».

 




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