Repenser la technologie (1)

REPENSER LA TECHNOLOGIE

Thomas Ewens

1: Dconstruire la technologie.[1]

Ce que jentends faire, cest exposer les linaments de la thorie de la Mdiation sous laspect dune dconstruction de la technologie. Mon expos comprendra deux parties. En premier lieu, sous le titre Dconstruire la technologie, je vais prendre pour exemple la technologie afin dexpliquer comment la thorie de la Mdiation, comme toute science, dconstruit le phnomne pour constituer ses objets dtude. En second lieu, parlant de Nature, Structure et Performance, je vais brivement situer la thorie en fonction de son histoire, et particulirement en fonction de celle du structuralisme, et jexpliquerai la dialectique nature / structure / performance constitutive de toutes ces mdiations que nous appelons Signe, Outil, Personne, Norme.

Toutefois, avant de commencer, je voudrais macquitter dune dette. Ce que je me suis appropri de la thorie de la Mdiation, je lai compris pour une grande part grce nombre de personnes qui sont ici. Mais jai appris galement de beaucoup dautres, dont quelquun quil est particulirement propos dvoquer ici: Philippe Bruneau. Avec son collgue et ami Pierre-Yves Ballut, Philippe Bruneau, longtemps professeur dArchologie de lArt prs lUniversit de Paris, a fait plus que quiconque pour faire connatre les travaux de Jean Gagnepain en France et ailleurs. Il est certain quaucun ouvrage ne ma davantage aid que celui de Bruneau et Ballut, Artistique et Archologie. Philippe nous a quitts en mai dernier la suite dune longue maladie et je voudrais commencer cet atelier en vous invitant observer une minute de silence sa mmoire. Merci.

Au cours de cette premire sance, je vais procder comme suit: premirement, jvoquerai brivement le status questionis, cest--dire quelques approches reprsentatives de la manire dont certains spcialistes minents des tudes sur la technologie parlent de celle-ci; deuximement, en regard de ceci, je passerai rapidement en revue quelques conceptions assez rpandues de la science; troisimement, jexpliquerai dans quel sens la thorie de la Mdiation propose une nouvelle approche, scientifique, non seulement de la technologie, mais galement de tous les phnomnes humains.

1- Coup dil sur le status questionis.

Si lon prend un chantillon de la littrature consacre aux tudes sur la technologie, on saperoit rapidement de plusieurs faits, certains assez surprenants. Les auteurs, mme les plus clbres, tendent tre la fois prolixes et imprcis lorsquils se posent le problme de concevoir la technologie.

De manire caractristique, les auteurs travaillant ce champ peu importe sous quel angle ils approchent la technologie: histoire, sociologie, philosophie etc.. on tt fait dvoquer lnorme complexit du champ de la recherche, en insistant sur le fait que la technologie entretient de multiples liens avec dautres champs: la science, la socit, lconomie, la politique. Ce qui, invariablement, les conduit affirmer premptoirement que ltude de la technologie est un degr particulirement lev dpendante dune coopration interdisciplinaire[2].

Bien sr, ce type de discours est trivial au sein des Humanits, o les frontires entre les disciplines semblent devenir de plus en plus vanescentes et o chacun proclame quil se livre un travail de recherche inter- ou multi- disciplinaire en faisant appel des disciplines croises. Il est tout de mme quelque peu surprenant que les auteurs en question, dans le mme temps, fassent preuve de timidit lorsquil sagit de dfinir ce quils entendent par technologie. Elizabeth Stroker, professeur de Philosophie Cologne cest un des auteurs qui ont attir mon attention remarque que les philosophes traitant de la technologie ne sont pas eux-mmes parfaitement srs de lobjet de leur tude: sagit-il des procdures et pratiques (la technique)? Ou sagit-il des sciences appliques (la technologie)? Ou bien est-ce autre chose? Dans son article: Philosophie de la Technologie: les problmes dune discipline philosophique, elle sauto-congratule quelque peu davoir vit une approche unilatrale dans la conception de la technologie (…) en refusant dlibrment de considrer des tentatives discutables de dfinition du terme de technologie[3].

On trouve des choses trs similaires dans les crits de John Staudenmaier, minent historien de la technologie, galement diteur de Technology And Culture. Dans son article Science et Technologie: qui peut dire?, Staudenmaier nous dit que ce quil appelle cognition technologique ne peut se rduire une application de la science, mais constitue plutt sa forme de connaissance propre et spcifique[4].

Comment caractriser cette forme de connaissance spcifique? Selon Staudenmaier, la cognition technologique serait un mlange de thorie ou de savoir-faire, dune part, et de dcisions pragmatiques bases sur une connaissance intime de la situation immdiate (souvent appele habilet頻 ou simplement exprience) dautre part. De plus, comme le dit clairement lauteur, ce quil appelle situation ne doit pas se comprendre comme quelque situation aseptise, ralise en laboratoire, mais bien comme le contexte social et culturel avec tous ses embrouillaminis imprvisibles[5].

Il veut dire par l que la technologie nest pas simplement la science applique et pas davantage une adaptation rationnelle des moyens aux fins, mais quelle implique bien plutt le contexte socio-culturel qui fournit un contexte de sens, la fois transcendance et substrat [6], aux stratgies de la cognition technologique mettant en oeuvre fins et moyens. Cette ide, dit Staudenmaier, est au cur dune approche contextuelle de lhistoire de la technologie.

Donc la cognition technologique semblerait impliquer non seulement le savoir-faire et les habilets pratiques dun ouvrier, mais encore un large ventail dautres savoirs, ainsi quune aptitude morale lvaluation, lesquels constituent des degrs variables les provinces de lhistorien, du sociologue, du philosophe de lthique etc… Do le fait que la cognition technologique, ou encore une rflexion sur la technologie, semblerait impliquer une sorte dinterdisciplinarit tous azimuts qui prendrait en compte (voire engendrerait) toute une srie de facteurs considrs comme essentiels dans lensemble de la situation technologique, cest--dire la technologie elle-mme et ses contextes, social et culturel.

En fin de compte, comment Staudenmaier dfinit-il la technologie? Il est lauteur de lentre technologie de lencyclopdie A Companion To American Thought, mais au mieux peut-on dire que ni dans cet article, ni dans aucun autre, Staudenmaier nessaie de dfinir la technologie. Certes peut-il nous raconter comment les gens, un moment donn, voyaient la technologie, mais dautres gens, dautres poques, la voyaient de manire diffrente. Staudenmaier se contente de souligner des aspects contextuellement varis de la technologie dans une configuration nettement interdisciplinaire.

Bien sr, je nai pas rendu pleinement justice chacun de ces auteurs, mais jespre vous en avoir assez dit pour vous montrer que ces minents praticiens de deux disciplines-clefs des Humanits restent particulirement obscurs propos de la nature de lobjet technologie quils prtendent tudier, propos de la manire dont ils le conoivent et nous invitent la concevoir. Le mieux quils semblent capables de faire est den appeler une sorte dinterdisciplinarit tendue qui semblerait suffisamment large pour couvrir toutes les approches possibles de la technologie. Lhistoire ne suffit pas, la philosophie non plus, mais peut-tre que si lon ajoutait une pince de psychologie, dconomie, de sociologie, d thique et ainsi de suite au potage, on pourrait en quelque manire rendre compte adquatement de la technologie?

Quoique lon puisse toujours considrer comme exemplaires les opinions de scholastes comme Stroker et Staudenmaier et de bien dautres do quils proviennent, une telle manire de penser est coup sr non scientifique dans le sens o lon entend ordinairement ce terme. De plus, comme je lexpliquerai plus en dtail tout lheure, cette manire de penser et ce recours aux tudes interdisciplinaires relvent dune faiblesse intellectuelle fondamentale, de celle-l mme qui caractrisait la linguistique et les autres sciences humaines avant que Saussure ne vnt.

Or la thorie de la Mdiation ne fait pas quaffirmer la ncessit de penser scientifiquement les phnomnes humains, elle affirme aussi quil faut le faire dune manire permettant de renouveler ce que, cent cinquante ans durant ou peu sen faut, nous avons appel les sciences humaines.

Cette exigence est en mme temps un dfi aux humanistes et hermneutes de tous poils: comment dfinissez-vous lobjet de votre discipline / tude? Et comment le pensez-vous?

Avant den venir la nouvelle approche que la thorie de la Mdiation propose pour la technologie comme pour dautres phnomnes humains, peut-tre serait-il utile de rappeler quelques vidences concernant ce que faire de la science veut dire, que ce soit dans les sciences de la nature ou dans ce que lon appelle ordinairement sciences de lhomme.

2- Quelques poncifs propos de la science.[7]

Jean-Yves Urien a lhabitude de commencer son cours de linguistique Rennes par quelques rflexions propos de la science quil serait utile de rappeler ici.

Considrons donc quelques concepts impliqus lorsque nous parlons de cette activit intellectuelle que nous appelons science, qui est luvre dans les diffrentes sciences de la nature ou dans celles de lhomme.

On appelle science la connaissance, linguistiquement formule (formule galement mathmatiquement), des dterminismes qui constituent le rel. Essayons de dvelopper ces concepts-l.

La connaissance: lorsquelle est scientifique, elle produit des explications ou des claircissements. Elle nagit ni ne fait: il ne faut pas la confondre avec la technique; de mme elle ne juge pas, cest--dire quelle ne dcide pas en termes de Bien ou de Mal: elle nest pas normative.

Dire que la connaissance est formule linguistiquement veut dire que la connaissance scientifique est parle, cest--dire quelle sexplicite dans la parole. Mme lorsquelle fait usage de formules mathmatiques, de schmas et de graphiques, dans lexpos, tous ces artifices quipent des concepts et des processus de raisonnement que lon peut toujours formuler en propositions.

Les dterminismes qui constituent le rel: cela implique que le rel existe et que celui-ci nest pas seulement affaire de hasard ou de contingence mais que (grce la science) on peut concevoir des ncessits, ou des lois, cest--dire que lon peut concevoir des causes aux phnomnes que lon observe. Ce rapport au rel implique que la science se donne un objet et que la connaissance scientifique concerne cet objet. Faire de la science, ce nest pas parler par plaisir ou pour impressionner ses pairs ou encore pour endiguer son anxit, dans son rapport lautre: la science, cest parler de ce qui cause lobjet de science. Que lon fasse de la physique ou de la biologie, de la psychologie voire de lconomie, faire de la science cest toujours expliquer ou claircir des lois ou causalits qui dterminent un objet scientifiquement donn.

Mais, quoique la procdure gnrale de la science soit la mme pour toutes les sciences, nous ne parlons cependant pas de la science au singulier, mais nous parlons au contraire des sciences au pluriel. Pourquoi?

Parce que les diffrentes sciences se diversifient en fonction de leurs objets. Mais il nous faut tre trs attentifs, faute de quoi nous pourrions faire un contresens sur le sens du terme objets. Car les objets de la science ne sont pas ceux de notre vie quotidienne. Il ny a pas de science des tables, des tableaux peints, des tlphones, des voitures, des avions pas plus que de lodeur des roses ou du murmure du vent dans les arbres. Une science affecte son objet propre un type prcis de dterminisme, un ordre bien dfini de loi et ne le rduit pas quelque occurrence contingente, quelque circonstance, quelque fait esthsiquement perceptible, cest--dire un phnomne quelconque. Bien entendu, la science tient compte des phnomnes, en ce sens quelle rend compte de ceux-ci en termes deffets produits par des causes. La science essaie de discerner quelles sont les causes.

Notre manire habituelle de parler reflte cela. Par exemple, vous appelez parler ce que prcisment je suis en train de faire en ce moment, et non une vibration de lair produite par le mouvement de la langue et que loreille peut percevoir comme des sons. Vous appelez cela parler parce que vous reconnaissez quil existe un ordre de ralit que lon appelle le langage, lequel est rgi par certaines lois que trs approximativement vous pouvez noncer en termes de grammaire ou de linguistique et que ma parole est un effet de ces lois ou dterminismes internes cette ralit que lon appelle ici le langage.

Du mme coup, vous pouvez galement admettre que vous auriez pu donner un autre mode dexplication du phnomne ma parole en termes dondes sonores et de mouvements de lair, cest--dire non plus en termes de linguistique mais de physique, et, alors, les lois internes cette ralit appele langage nauraient plus constitu votre objet de science, il aurait t constitu par celles dun dterminisme interne la ralit physique de lorgane langue, des mouvements et des sons dans le tractus vocal.

Dune manire gnrale, donc, les choses ou les phnomnes constituent le champ dans lequel nous projetons autant de sciences diffrentes que nous concevons de types de causes. Si nous distinguons les sciences du langage de celles de la physique, cest que nous reconnaissons que diffrents types de causes sont impliqus. Nous reconnaissons que ceux de la physique diffrent de ceux de la biologie et que ceux de la linguistique sont encore diffrents. A objets diffrents, types de causes diffrents, sciences diffrentes.

Avanons. Avant daborder les sciences humaines ou ce que lon appelle parfois sciences de la culture, voyons les trois types de causes ou de dterminismes que lon reconnat gnralement aujourdhui. Je simplifie quelque peu, mais cela na pas grande importance ici. On en connat bien deux: les sciences de la matire (physique, chimie) et les sciences de la vie (biologie). Vous les avez tudies, dune manire ou dune autre, jusqu la classe de terminale.

Il faut noter, en y insistant, que le second ordre de dterminisme prsuppose le premier, et non linverse. Il faut de la matire pour quil y ait de la vie, mais il peut y avoir de la matire sans vie. Il convient galement de noter que la science procde par rduction ou avec parcimonie, en ce sens quelle nlabore pas de thorie biologique tant quelle ne rencontre pas de phnomnes qui ne peuvent plus tre expliqus en termes de physique ou de chimie. Prcisment, cest parce que lon ne peut pas comprendre un organisme, un individu, lvolution des espces vgtales et animales etc.. en termes datomes, dlectrons, de protons et ainsi de suite, quil est alors lgitime de dvelopper une forme de raisonnement spcifiquement biologique, cest--dire une science de la biologie. Si vous comprenez bien cela, vous comprendrez facilement lessentiel de ce qui va suivre.

Dans la ralit, il existe des faits comme par exemple des pronoms et des peintures, des politiques et des grces prsidentielles, et des milliards dautres faits dont le caractre essentiel est dtre communes aux tres humains et de ne pas tre explicables par la physique, la chimie ou la biologie Bien entendu, il faut de la matire ou de la vie avant quapparaisse un quelconque phnomne humain, mais le phnomne spcifiquement humain ne peut tre rduit des causes biologiques ou physico-chimiques. Au contraire, cest le rsultat dun autre type, dun autre ordre de dterminisme ou de loi, et, si vous voulez, dune autre science.

Jusquici, nous avons solidement tabli deux points: dabord les objets de science ne sont pas les phnomnes ou les donnes dans le sens vulgaire de choses ou dobjets perceptibles; ce sont, au contraire, des types de dterminismes ou des ordres de lois. Ensuite, il y a autant de sciences quil y a de types diffrents de dterminismes.

Voyons maintenant les sciences de lhomme, ou plus exactement lanthropologie. De mme que nous avons distingu plusieurs sciences de la nature, nous serons conduits distinguer plusieurs phnomnes que nous distinguons ordinairement: peintures, constructions, conversations, religions etc…, mais en fonction de dterminismes distincts. Lanthropologie est multiforme.

Pour autant, la nature de la science ne change pas lorsque lon tudie les tres humains. Bien sr, les objets changent, mais pas la manire de les tudier. Voyons un exemple:

Aroport dEtat, Newport, Rhode Island. Observations mtorologiques automatises, 17:15 GMT. Vents au 220, vitesse 14 nuds avec pointes 19 nuds. Visibilit 10 miles. Ciel couvert, plafond 6500 pieds. Temprature 8 Celsius. Point de rose 4 Celsius. Compensation altimtrique 30,40.

Rflchissons sur ce qui ne peut pas sexpliquer par la physique, la chimie ou la biologie, dans ce bulletin mtorologique. Quy a-t-il dhumain?

Premirement, cest de la parole. Il y a des mots, des phrases, des nombres, des heures etc…. que nous pouvons qualifier de logiques, cest--dire caractristiques de lhomo loquens, ou, encore, homo sapiens. Les Grecs appelaient cette facult de parler logos, do notre logique. Cela dsigne la capacit humaine de parole. Nous avons dvelopp un vocabulaire particulier pour en parler: noms, pronoms, verbes etc… Voil donc un dterminisme prsent dans le bulletin mtorologique.

Deuximement, cette information logique nous est accessible grce plusieurs appareils techniques compliqus. Il y a ceux qui mesurent la direction et la vitesse du vent, laltitude de la couverture nuageuse, la prsence ou labsence de turbulences etc…. et qui ensuite synthtisent toutes ces mesures en sons numriques correspondant aux mots et aux phrases dun locuteur anglophone; il y a les cbles et les impulsions lectriques, les amplificateurs qui connectent les appareils de mesure, de synthse vocale, de transmission de laroport au systme tlphonique et finalement au rcepteur que nous avons en main; et ainsi de suite. Tous ces appareils sont humains en cela quils sont caractristiques de lhomme non comme locuteur, mais comme ingnieur – marqu par sa capacit de fabrication et dinvention non plus de lhomo loquens mais de lhomo faber. Faber dsigne la capacit humaine de fabriquer, cest--dire dart (skill = son habilet, mot de lancien scandinave pour dsigner le discernement fabriquer, faire ou excuter). Et notez quil y a galement ici un vocabulaire spcialis pour parler de ce second dterminisme: appareil, antenne, enregistreur, metteur, rcepteur, cbles, impulsions lectriques etc…, un norme vocabulaire adapt que lon nutilise pas pour parler ici de la parole mais qui joue un rle essentiel lorsque lon parle de la technologie et des choses que nous fabriquons. Voil le second dterminisme de ce bulletin mtorologique.

Le bulletin mtorologique est galement un acte socio-historique plusieurs gards. Pour commencer, ce dont il est question, lheure, laltitude etc…rsultent de contrats socialement agrs souvent il y a plusieurs sicles. Par exemple lheure: on divise le jour en 24 heures depuis les Sumriens; la division de lheure en soixante minutes date des premiers Egyptiens; GMT [8] se rfre lheure du mridien de Greenwich qui sert dtalon universel parmi les nations etc… Il en va de mme pour les autres mesures: la vitesse, lazimut, laltitude, tout cela est affaire de convention sociale et historique. Et puis il y a les mots employs, qui non seulement se conforment aux lois de la phonologie et de la grammaire anglaises, mais qui sont prononcs la mode Amricaine de la fin du XXe sicle avec, disons-le, un lger accent du Middlewest. L encore du contrat social, de la convention. Encore: il y a des hommes qui ont fabriqu tous ces appareils, les ont installs, les entretiennent; tous sont pays selon des chelles salariales, ngocies en fonction des bnfices etc… Tous ces contrats sociaux sont affaire dhistoire et lhistoire peut tout aussi bien les dfaire ou les refaire. Ils caractrisent ce quAristote appelait homo politicus. Ils montrent la capacit des tres humains soriginer comme des tres sociaux et historiques et tablir des liens entre eux. Voil le troisime dterminisme.

Enfin, ce Bulletin constitue un acte moral. Comment cela? De multiples manires. Considrez la tonalit affective de la voix: calme, mesure, plaisante, srieuse. Pas dhumour, ici, ni de jeux de mots, ni sauts et gambades, mais bien plutt la voix de lautorit, de lexactitude et de la rigueur. Lhabilet, ici, ne consiste pas fabriquer, mais discerner moralement le Bien du Mal, le trop du trop peu, le juste milieu. On ne peut parler ici ni dhomo loquens, ni dhomo faber, ni dhomo politicus, mais dhomo rectus. Lhomo rectus, cest la capacit des tres humains suivre la voie droite, mais aussi de mauvais penchants, cest--dire la capacit de se donner licence dagir (de parler, de faire etc….) dune certaine manire et de sinterdire de ne pas sautoriser- dagir (de parler, de faire etc…) dune autre manire. Voil, pour finir, le quatrime dterminisme.

En bref, ce qui auparavant apparaissait comme un simple fait de la vie quotidienne, demander le bulletin mto par tlphone et lcouter, peut tre analys de multiples faons. De ce fait, lobjet logique est distingu de lobjet technique, de lobjet socio-historique, de lobjet moral, et chacun deux son tour se distingue des autres. Ces objets sont les effets de diffrentes causes ou types de dterminisme, ou encore dordres de lois diffrents. En fait, en anticipant un peu sur la suite, on peut dire que nous avons distingu quatre dterminismes diffrents et quatre sciences de lhumain diffrentes (quatre anthropologies) que lon peut appeler glossologie, ergologie, sociologie (ou histoire) et axiologie.

Ce que je rappelle ici, suivant en cela Urien, est naturellement bien connu; vous trouverez des explications similaires chez beaucoup dauteurs.

Essayez maintenant de raisonner analogiquement propos de la chaise sur laquelle vous tes assis, ou de vos chaussures, ou des notes que vous avez prises, ou de quelque phnomne humain qui vous plaira, en regardant cela travers ce prisme de diffraction. Ce faisant, vous pouvez commencer comprendre de quelle manire la thorie de la Mdiation nous fournit une mthode danalyse qui met laccent sur la spcificit des diffrents objets dtude qui, leur tour, distinguent les diffrentes sciences humaines.

Bon: ceux qui savent dj quelque chose de la thorie de la Mdiation auront reconnu, dans ce bref rappel, quelques points lmentaires concernant la science et ses objets, la diffrence entre les sciences de la nature et les sciences de lhumain, et entre les diffrentes sciences humaines; autrement dit: ils auront reconnu une introduction la thorie de la Mdiation. Il me faut encore ajouter quelques dtail, et nous aurons fond les bases partir desquelles nous pourrons approcher les problmes de la technologie, de lart, dune manire qui, je lespre, pourra renouveler votre manire de considrer ces ralits, non pas comme le font ordinairement les gens, mais scientifiquement. Je mempresse de dire que jentends scientifiquement dans une nouvelle acception du terme, sens qui, ce me semble, est spcifique la thorie de la Mdiation.

Pour conclure cette section, permettez-moi dinsister sur limportance de ce point que jai essay de dvelopper et sur sa pertinence relativement ce qui va suivre. Si lon veut parler scientifiquement de manire critique de la technologie ou dautre chose, il faut quitter le monde confortable de la vie quotidienne et lambiance familire des choses telles quelles nous sont donnes. Il faudra entrer dans ce monde de la thorie et considrer la manire dont les choses sont mises en relation non nous, mais les unes avec les autres. Ce qui nous intresse dun point de vue thorique ou scientifique nest pas le phnomne mais bien les lois, ou ordonnances ou systmes de relations qui sous-tendent les phnomnes et nous permettent de les expliquer.

De plus, cest votre thorie qui dterminera les donnes de votre science. Les donnes ne sont pas faites pour que chacun puisse les voir, les entendre, les toucher; elles sont donnes la thorie ou, dit autrement, la thorie informe les donnes.

Permettez-moi un exemple, pour massurer que cest bien compris. Nous pourrions dvelopper une thorie de la structure chimique de lunivers en termes des quatre lments: leau, lair, le feu et la terre. Ces lments dtermineraient les donnes pertinentes pour notre thorie que nous dvelopperions en termes de diffrentes relations entre ces lments naturels. On a procd ainsi pendant des sicles, grosso modo du Ve sicle av. JC. jusquau XVIIe sicle. Lavoisier a fait quelque chose de diffrent, il a inaugur une nouvelle manire de concevoir lobjet de la chimie et ses lments constitutifs [9]. Plus tard, en 1865, Mendeleiev fit un tableau organis selon (1) le nombre atomique et (2) le nombre dlectrons. Mthode trs productive, puisque la Chimie daujourdhui connat environ 300 000 composs.

Donc la thorie dconstruit le rel et, ce faisant, construit un objet de science qui nest pas simplement porte de main. Ce qui distingue la thorie de la vie quotidienne est quelle ne reste pas au niveau de ce qui est vident pour tout le monde. Par exemple, au lieu de considrer une chose appele eau, la thorie chimique lanalyse en termes doxygne et dhydrogne et la physique y distingue toutes sortes de proprits. Il ny a pas de science de leau. Assurment, la chimie sintresse leau, mais en faisant cela elle ne sintresse qu la combinaison des lments simples qui constituent cet objet.

Jai mentionn prcdemment la faiblesse qui caractrise tant de travaux inter- ou multidisciplinaires. Voici en quoi elle consiste: ils supposent que lobjet de leur tude lui prexiste et que les diffrentes disciplines mises en jeu dans leffort inter- ou multidisciplinaire tudient toutes le mme objet. Cest pourquoi le catalogue des modules figurant dans le syllabus de nos collges est un fouillis de cours interdisciplinaires sur le Sexe, la Dmocratie, le Genre, la Famille ou la Technologie. Mais laxiome qui sous-tend ces entreprises multidisciplinaires, je veux dire celui affirmant que toutes ces disciplines tudient le mme objet: Sexe, Dmocratie et ainsi de suite, est fondamentalement faux. Au contraire, chaque discipline, ou plutt chaque thorie disciplinaire, constitue une nouvelle observation, dcoupe le monde dune manire nouvelle et par consquent cre un nouvel objet dtude. Le sexe, objet de la Psychologie, nest pas le sexe objet de la biologie et ainsi de suite. La technologie, objet de lhistorien et du sociologue nest ni lobjet de celui qui sintresse lthique ni de celui du fabricant doutils, ni celui de lusager.

Il y a donc une diffrence critique entre la technologie, objet de discours scientifique, et la technologie, objet du discours interdisciplinaire. La thorie de la Mdiation considre comme fondamentale la dconstruction de lobjet dune tude si lon veut faire de la science et, pour cette raison, critique ce quelle considre comme un positivisme naf caractrisant aussi bien la plupart des sciences humaines que les humanits positivisme en ce sens que ces disciplines tiennent pour garantie ou pose lexistence de leurs objets, par exemple lhomme ou la psych頻 ou la socit頻 ou la technologie. La thorie de la Mdiation propose une nouvelle approche pour ltude de tous ces objets humains: elle propose de dconstruire lhomme ou lhumain du XXIe sicle de la mme manire que les physiciens, puis les chimistes et les biologistes ont dconstruit la nature au XVIIe sicle et dans les sicles qui suivirent. Comme vous lentendrez maintes fois dans les jours qui viennent, Gagnepain pense que les sciences humaines actuelles sont peu-prs dans ltat des sciences naturelles du XVIIe sicle.

Afin dapprofondir ce que cela signifie, tournons-nous vers Gagnepain.

3- Lhumain comme objet de science.

Gagnepain a commenc son analyse non pas par la chaise sur laquelle il tait assis, mais par le langage. Form la linguistique, il sest trouv de bonne heure confront au besoin de comprendre les gens qui souffraient de lune ou de lautre forme de laphasie, cest--dire des gens qui avaient peine parler normalement. Bien au fait des principales thories linguistiques dans lair du temps et disciple de de Saussure, Gagnepain essaya de comprendre les diffrentes manifestations cliniques caractristiques de laphasie dans les termes de la linguistique quil connaissait. Mais a na pas march!

Cela ne la pas dcourag. Une thorie linguistique valide, pensait-il, devrait tre capable dexpliquer les dterminismes sous-tendant le langage de telle faon quelle puisse rendre compte aussi bien du langage normal que des pathologies du langage. En fait, finit-il par penser, seule une thorie qui pourrait expliquer les phnomnes pathologiques aussi bien que la normalit mriterait lpithte de scientifique.

En troite collaboration avec des neurologues et des psychologues, il semploya donc dvelopper une linguistique clinique, cest--dire une linguistique dont les principaux concepts thoriques pourraient tre vrifis par la clinique en cela quon pourrait les employer pour expliquer les phnomnes pathologiques de la parole aussi bien que les phnomnes normaux. De fait, il fut convaincu (tout comme lavait t Freud avant lui) que les manifestations pathologiques pouvaient rvler les structures sous-jacentes de la parole, ce que les phnomnes normaux ne pouvaient faire. Cest de cette manire que Gagnepain fut conduit dconstruire le phnomne de langage et reconnatre que des dterminismes causaux diffrents taient luvre dans le phnomne que nous appelons langage. Quels taient-ils?

Ctaient tout dabord ces dterminismes qui sous-tendent notre capacit parler. Grosso modo, les linguistes en avaient identifi beaucoup, mme sils ne les avaient pas traits dune manire satisfaisante pour Gagnepain. Petit petit, en tudiant les phnomnes lis laphasie, Gagnepain labora une thorie de la parole qui pouvait prendre en compte aussi bien le parler normal que les dficits de la parole dans laphasie. Il appela sa thorie glossologie, daprs le mot du Grec ancien dsignant la parole ou la langue, plutt que linguistique, car il avait commenc comprendre que le langage impliquait dautres dterminismes en sus de ceux impliqus par la parole.

Par exemple, lui-mme et ses collgues avaient commenc par remarquer que quoique les aphasiques aient des problmes pour lire et crire, certains aphasiques avaient des problmes plus svres que dautres. De plus, il existait des patients dont la parole tait relativement conserve, mais qui avaient de srieux problmes avec lusage des outils. SI vous leur donnez un stylo, ils essaieront de le fumer, ou dcrire en le tenant par la mauvaise extrmit, ou se le planteront dans loreille. Dautres avaient des problmes avec des ustensiles simples comme des binettes, des rteaux ou des pelles. Oprant une rupture majeure pour lpoque, ils dcidrent que lvidence clinique induisait postuler lexistence dun autre dterminisme rationnel sous-tendant non plus la parole, mais lusage et la fabrication doutils, ce que les anciens appelaient art (techn).

Ils avaient commenc avec des patients prsentant des troubles de lcriture / lecture ces formes dalexies que lon avait historiquement interprtes comme des formes daphasies mais dsormais ils reconnaissaient que ces problmes dcriture / lecture ne relevaient pas de la parole, mais relevaient de lattrition dune autre capacit rationnelle, celle de fabriquer et dutiliser des outils. Lcriture, aprs tout, nest pas de la parole, de fait elle rend la parole muette. Lcriture artificialise et prserve la parole et nous permet de la conserver dans des bibliothques (ou discothques) un peu comme la conglation prserve les aliments en nous permettant de les conserver au rfrigrateur. Lire nest pas davantage parler; cest plutt un dchiffrage de lartificialisation de la parole accomplie par lcriture et elle est souvent silencieuse. Gagnepain et ses collgues ont fini par comprendre que ces alexies constituaient des variantes dune classe de problmes bien plus vaste quils ont nomms atechnies , i.e. des problmes lis lincapacit dutiliser les outils, de faire et dutiliser des choses dune manire normale. SI la glossologie dsignait ltude du signe et de la parole, lergologie convenait pour dsigner ltude des outils et des produits de la technique. Ergologie, plutt que technologie, car Gagnepain le sentait bien, technologie est un fourre-tout qui pourrait provoquer des confusions.

Une fois diffracts les dterminismes de la parole et ceux de lusage des outils, ils en vinrent assez rapidement raliser quil existait deux autres ordres de dterminisme dont le langage tait un effet complexe. Lun deux tait notre capacit rationnelle nous instituer socialement et individuellement comme tant la fois des individus et des membres dun ensemble de communauts. Cest cette capacit qui, par exemple, nous permet de situer notre parole comme de lAnglais lizabthain ou du mandarin du XIXe sicle, ou du Franais, de lEspagnol de la fin du XXe sicle; ou encore qui nous permet de dater nos productions techniques comme du Roman franais, du Gothique italien, du constructivisme russe ou du pop-art amricain du XXe sicle. Autrement dit, le langage nest pas que la parole et lcriture, cest aussi une forme de communication et de non-communication.

Enfin, ils reconnurent un quatrime dterminisme luvre dans le langage, irrductible aux trois autres: la capacit que nous avons de contraindre notre parole, cest--dire de la soumettre diffrents standards, critres ou normes, de Bien ou de Mal, dappropri ou dincongru, de noble ou de vilain, de distingu ou de vulgaire. En dautres mots, nous pouvons rguler notre parole ou nimporte quelle de nos autres activits pour tre correcte ou incorrecte, grammaticale ou agrammaticale, offensante ou plaisante et ainsi de suite. Nous nous autorisons ainsi parler de telle ou telle manire.

Gagnepain tait parti du phnomne humain du langage, mais en dcouvrant les dterminismes qui lui sont sous-jacents, il a en fait dcouvert tous les dterminismes qui sous-tendent de manire spcifique chacun des phnomnes humains. Certes la rationalit humaine est une, mais elle se diffracte de quatre manires diffrentes quoique analogues. Existe-t-il un autre plan de rationalit? Cela se peut. Pour Gagnepain, cest affaire dempirisme. Toutefois, jusqu maintenant, il na pas prouv le besoin den invoquer dautres puisque les quatre que nous venons dvoquer semblent adquats pour rendre compte de tous les phnomnes.

Mais, direz-vous, quest-ce qui autorise Gagnepain tre si sr davoir identifi les dterminismes sous-jacents, les lois ou ordres propres la culture humaine? Na-t-il pas fait autre chose que dvelopper une thorie semblable bien dautres? Quest-ce qui nous permettrait de dcider si cette thorie est un peu meilleure, plus adquate, plus conforme aux faits que, disons, celles de Heiddeger, de Foucault, de Lacan, de Derrida ou de Rorty?

Gagnepain donne une rponse la fois nouvelle et ancienne cette question, une rponse qui, je crois, place la thorie de la Mdiation bien part des autres thories de lhumain. Gagnepain soutient que lpreuve de sa thorie preuve dont il dit que toute thorie en sciences humaines devrait tre capable de passer victorieusement rside dans la clinique. Si Gagnepain soutient quil existe quatre modalits diffrentes de rationalit humaine, irrductibles les unes aux autres, cest parce que les tres humains souffrent de dysfonctionnements de quatre manires diffrentes et que ces pathologies, distinctes, ne sauraient se rduire les unes aux autres, comme le prouve la clinique. Il commena par les diffrentes formes daphasies, puis en vint distinguer diffrentes formes datechnies. Mais il y avait encore deux grandes catgories de pathologies humaines, connues depuis longtemps: ces souffrances humaines attestant dune rupture de notre capacit nous instituer socialement et historiquement, et, par consquent, communiquer les uns avec les autres, dune part, et celles attestant une rupture de notre capacit rguler notre conduite, dautre part. On les connat depuis longtemps: dun ct les psychoses et les perversions, de lautre les nvroses et les psychopathies.

Pour Gagnepain, la clinique nous fournit, avec les pathologies humaines, ce que les expriences de laboratoire fournissent la physique; elle nous fournit aussi un terrain de vrification de nos thories, exactement comme le fait le laboratoire pour la physique. Pour Gagnepain, une thorie est peu taye si elle ne peut pas tre vrifie de cette manire. Elle bat la campagne, ntant gure plus quun bavardage brillant. Il pense que beaucoup de thories soi-disant critiques, beaucoup de philosophies et de discours littraires similaires ne sont rien de plus. Les gens disent peu-prs ce qui leur passe par la tte, ntant limits que par leur propre originalit et ingniosit. Nous sommes bien plus appliqus, dit-il. Nous essayons dtayer notre thorie par les phnomnes cliniques et de ne pas accepter des axiomes thoriques qui ne peuvent pas tre ainsi soumis validation.

Considrons que cela suffit pour un premier survol de la science et de la nouvelle science de la culture humaine que Gagnepain appelle thorie de la Mdiation, dont lobjet est les quatre manires analogues mais diffrentes dont nous mdiatisons nos relations au monde et aux autres: dans notre parole, notre travail, nos communications sociales et historiques comme personnes, et dans la rgulation de nos dsirs. Tout cela npuise pas la thorie, loin de l, mais cest suffisant pour que nous puissions maintenant aborder plus directement le thme de cet expos, savoir la dconstruction de la technologie.

Comme vous le savez, on ne cesse de clamer tous azimuts, dans les tudes culturelles contemporaines, que, pour citer le clbre aphorisme de Lacan, toute activit humaine serait structure comme un langage ou, plus simplement, que lhomme est langage.

Ce nest pas ici le lieu pour retracer la gnalogie de cette prtention ni sa diffusion jusque dans les recoins les plus ensommeills de la vie universitaire. Contentons-nous de rappeler quelle sorigine dans le Cours de de Saussure, quelle senracine chez Toubetskoy et dans les dveloppements de la phonologie de lEcole de Prague, quelle a t transmise en France et aux USA via Jakobson, quelle a reu sa formulation contemporaine quasi-dfinitive dans les Structures de la Parent de Lvy-Strauss, qui a ensuite influenc de manire dcisive Lacan, Althusser, Barthes, Foucault et, travers eux, une progniture pullulant presque partout o le regard se porte.

Mais laffirmation que lhomme est langage ou, selon loccurrence, dsir ou histoire souffre de la mme faiblesse que nous avons dnonce plus haut propos des tudes inter-disciplinaires. Elle admet a priori que le langage est DU langage, que le dsir est du dsir, lhistoire de lhistoire, cest--dire quelle tient pour acquis lobjet de son tude et ne reconnat pas la ncessit scientifique de la dconstruire. Mais le langage ce que nous appelons dordinaire langage nest pas une seule et unique chose, cest plutt un mlange htrogne de choses. Il en va de mme, nen dplaise aux lacaniens, du dsir et, nen dplaise aux marxistes, de lhistoire.

Saussure, lui, avait clairement reconnu ce fait. Comme il est crit au tout dbut de son Cours: Pris dans son tout, le langage est multiforme et htroclite; cheval sur plusieurs domaines, la fois physique, physiologique et psychique, il appartient encore au domaine individuel et au domaine social; il ne se laisse classer dans aucune catgorie des faits humains, parce quon ne sait comment dgager son unit. [10]. Cest exactement davoir reconnu cela qui a conduit de Saussure dconstruire lobjet htroclite et dgager ce quil appelait la langue comme objet de la linguistique. Ctait-l la rupture pistmologique quintroduisait Saussure entre la linguistique historique et comparative comme elle tait pratique de son temps et une nouvelle science de la linguistique qui crait alors son objet. Malheureusement, au lieu de reconnatre limportance scientifique de lavance saussurienne, trop de gens ont plac le langage au centre de la vie humaine et, comme nous venons de la voir, ont commenc interprter tous les phnomnes humains en termes de langage.

Mais pas Gagnepain. En fait, Gagnepain est all plus loin que de Saussure lui-mme dans la dconstruction de lobjet de la linguistique. Gagnepain accepte la distinction saussurienne entre laspect performantiel du langage (la parole) et un aspect structural (la langue chez Saussure), mais il va exploiter cette distinction dune manire sensiblement diffrente de celle de Saussure.

En premier lieu, Gagnepain distingue soigneusement la capacit de grammaire sous-tendant notre accs au Signe de la capacit socio-historique nous permettant de faire du social et de lhistoire, laquelle produit les diffrentes langues humaines.

En second lieu, pour Gagnepain lopposition entre la structure et la performance nest pas propre au seul plan glossologique du langage; elle caractrise galement les autres plans ou niveaux du langage (dconstruit). Il parlera donc de lopposition au niveau du Signe entre la grammaire (structure) et la rhtorique (performance); au niveau de lOutil entre la technique (structure) et lindustrie (performance); au niveau socio-historique de la Personne, entre lethnique (structure) et le politique (performance); au niveau du comportement rgul par la Norme, entre lthique (structure) et lindustrie (performance). Autrement dit, chaque plan de la raison, il existe une opposition entre une structure inconsciente (ou implicite) et une performance consciente (ou explicite) [11].

Je ne dvelopperai pas ici cet aspect de la thorie de la Mdiation, je veux dire la relation dialectique nature / culture dun ct, structure / performance de lautre. Ce sera le sujet de ma prochaine intervention. Jai surtout voulu insister sur la continuit scientifique entre de Saussure et Gagnepain et sur le fait que tous deux reconnaissent clairement la ncessit de dconstruire la ralit htroclite du langage. Comme le montreront plus clairement demain Jean-Yves Urien et Michal Hermann, Gagnepain dconstruit le langage dune manire diffrente de celle de de Saussure: l o Saussure ne voit quune seule structure, Gagnepain en dcouvre quatre analogues mais diffrentes; toutefois tous deux reconnaissent que la dconstruction cre lobjet (ou les objets) de leur science et leur permet de parler clairement de lobjet quils tudient.

Cette confrence est dj longue… Toutefois, je voudrais encore insister sur un point.

Comment, devez-vous penser, tout cela se tient-il?

Souvenez-vous de nos exemples initiaux et de votre effort pour dconstruire ce sur quoi vous tes assis la chaise, bien entendu, et non la surface de votre corps, merveilleusement forme et articule, qui vous permet de vous asseoir dessus! Il me semble que vous avez d vous poser la question: comment tout cela peut-il tenir debout? En ralit, dans le concert de la vie quotidienne, ces modes de rationalit interfrent et sont bel et bien mlangs. Comment la thorie peut-elle les distinguer plutt que les embrouiller dans une pagaille confuse la manire de tant de thoriciens contemporains?

La thorie de la Mdiation traite ce problme de la manire suivante: bien sr, la ralit concrte implique plusieurs plans de raison qui, quoique autonomes, sentrecroisent, chacun tant, selon le secteur concern, linfrastructure des autres, chacun pouvant tre forme ou contenu. Mme sils sont mlangs dans la vie quotidienne, une analyse base sur la clinique nous permet de les distinguer thoriquement. Nous avons dj vu comment cela fonctionnait, mais revenons-y.

Prenons, par exemple, le langage. Le fait que ma parole soit grammaticale ne veut pas pour autant dire quelle ne peut tre galement criture (si jtais en train dcrire cette confrence); le fait quelle soit grammaticale et technique ne lempche pas dtre galement un certain type de lAnglais de la fin du XXe sicle; et le fait quelle soit grammaticale, technique, socio-historique ne veut pas dire quelle nest pas en mme temps axiologique, cest--dire autorise de diffrentes manires: jai choisi non de rester silencieux mais de parler, jai vit soigneusement demployer des mots grossiers pour ne pas heurter vos sensibilits, jai essay dtre scrupuleusement correct en parlant des uns et des autres etc… Dans ma performance linguistique, tous ces dterminismes jouent en mme temps; par contre, dans mon analyse, je dois les distinguer si je veux parler correctement du phnomne de langage. Cest parce que le langage est toutes ces choses-l la fois quen le dcomposant, en le diffractant, notre analyse scientifique, corrobore et vrifie par lobservation clinique, peut dissocier quatre processus diffrents loeuvre dans le langage: glossologie, pour autant que cest de la grammaire, ergologique dans la mesure o cest de lcriture et que cela ncessite de lquipement, sociologique (ou socio-historique) car le langage sethnicise ici sous forme dun rythme et dune variante de lAnglais, et axiologique dans la mesure o mon dsir de parler est rgul selon les multiples modes dont nous venons de parler.

Prenez pour autre exemple nimporte quel objet fait par lhomme, nimporte quel produit technique, tout objet de techn꠻. De la mme faon que la parole ne peut tre rduite aux seuls processus grammaticaux, les produits de la technique de notre fabrication ne se laissent pas rduire aux seuls processus ergologiques mais sont aussi concerns par les autres processus. La maison, par exemple, est produite par le maon, le charpentier, llectricien, le plombier etc… mais elle est aussi, sociologiquement, btie en bardeaux dans le style de Newport ou dans le style seigneurial allemand de la fin du XIXe sicle ou tout ce que vous voudrez. Et, en mme temps, elle est aussi, axiologiquement, conforme aux cahiers de charges locaux, conforme galement diverses normes nationales concernant les matriaux (quipement lectrique, isolation..), tmoignant ainsi de certaines valeurs politiques et morales, par exemple de la simplicit ou dune pompeuse folie des grandeurs et ainsi de suite.

Le vtement que vous portez est luvre du tailleur et de la couturire, mais cest aussi sociologiquement un uniforme de larme des Etats-Unis, ou no-nazi, ou le froc du Dominicain ou du Franciscain; et axiologiquement, cest un uniforme rglementaire, lhabit de qui observe une rgle ou tout simplement une tenue acadmique contemporaine, cest--dire que louverture du jeans est place stratgiquement. En bref, cest en ordre, fait comme il faut, selon une norme donne.

La thorie de la Mdiation appelle ce processus, quels que soient les plans qui interfrent concrtement, intersection des plans.

Mais cette intersection ne se fait pas nimporte comment. Selon le phnomne culturel considr, un plan ou niveau est toujours plus important que les autres. Par exemple, dans le cas du langage, sans laccs la grammaticalit nous ne pourrions pas parler, le langage disparatrait purement et simplement et il ne pourrait pas tre quip par lcriture, ni idiomatis en Anglais du XXe sicle finissant, ni rgul en diffrents discours. La capacit grammaticale est donc fondamentale pour elle-mme et pour les trois autres capacits rationnelles qui, dans ce cas, lui sont subordonnes. La thorie de la Mdiation dirait quici le plan glossologique est linfrastructure et que les autres plans lui sont incidents.

Si, toutefois, nous passons au plan de loutil, il est vident que le niveau socio-historique de louvrier ou de lartiste, ou le niveau axiologique de la psychanalyse de lart (je veux dire: lanalyse des diffrentes rgulations du dsir incarnes dans louvrage) ou le niveau glossologique o se verbalisent les procs techniques sous forme de recettes ou de modes demploi, sont tous subordonns lexistence de louvrage que seule rend possible la capacit technique, ergologique. La capacit ergologique constitue ici linfrastructure, et si dune manire ou dune autre elle venait disparatre pour raison pathologique ou par refus de lexercer, les ouvrages ou produits cesseraient dtre fabriqus. Les trois autres capacits sont ici subordonnes la capacit ergologique, y compris la capacit glossologique qui, dans lexemple prcdent, constituait linfrastructure.

Il rsulte de cette intersection de plusieurs plans de rationalit que le langage est un phnomne complexe, davantage que la seule grammaire (structure grammaticale). Analogiquement, la fabrication est davantage que la seule technique (structure technique), la socit est davantage que lethnique qui la cause (structure ethnique) et le droit (conforme ou conformable ce qui est moral) est plus que lthique (structure thique).

Do cette consquence pistmologique: on ne peut pas confondre la glossologie, qui traite uniquement de linfrastructure grammaticale du langage, avec la linguistique qui traite de tous ses divers aspects; ni lergologie, traitant exclusivement de linfrastructure technique des ouvrages, avec lartistique qui en traite tous les divers aspects; ni la sociologie (ou lhistoire) qui traite spcifiquement de linfrastructure ethnique de la socit avec la cnotique qui en tudie les divers aspects.

Cest ainsi que la thorie de la Mdiation diffre profondment du marxisme qui, nanmoins, elle emprunte une notion essentielle, linfrastructure. Quand il sagit de langage, la glossologie, qui en est la base, en constitue linfrastructure. Mais dans le cas de la technique, de la socit ou du droit, chacun de ces trois plans devient successivement infrastructure. En dautres mots, dans la thorie de la Mdiation les plans de rationalit ne sont pas partags entre infrastructure et superstructure une fois pour toutes. Au contraire, selon le champ impliqu, chacun deux devient son tour infrastructure et les autres superstructures. Ou, pour dire autrement, chacun devient forme, laquelle les autres fournissent le contenu.

Un dernier point. Lintersection des plans met en uvre deux processus, dont lun est le contraire de lautre.

Prenez nimporte quelle cration technique. Les mcanismes ergologiques sous-tendant lart fonctionnent de manire identique quels que soient les moyens employs et les fins vises. Mais les fins et les moyens techniciss par lart peuvent provenir de nimporte quel plan de rationalit humaine. Ainsi loutil peut-il tout aussi bien techniciser la conscience en produisant des reprsentations de la reprsentation naturelle en fabriquant des images ou de la reprsentation mdiatise par le langage en crivant comme techniciser nos activits (utilisation de loutillage, activits artistiques) en produisant de lnergie des pelles ou des pioches pour quiper notre puissance naturelle comme le font aussi les flches et les lance-pierres, celui-ci devenant plus puissant lorsque les flches sont technicises en balles, torpilles de mortiers et bombes; comme, encore, notre condition en produisant de ltre – en produisant donc des abris et des couvertures et de la nourriture pour nos corps, ou en produisant culturellement de lhabitat, du vtement et de la cuisine pour notre personne; ou, enfin, notre dcision (de faire bien ou mal) en produisant des interrupteurs, des appareils de mesure, des signaux de stop, des ralentisseurs, des machines calculer et des ordinateurs etc Ce sont l les quatre grands secteurs industriels que la Mdiation appelle industries dictiques (de deiktos, ce qui montre ou indique), industries dynamiques (de dynamis, la puissance), industries schmatiques (de skema: qui donne les contours, ou la manire dtre, au sujet naturel, la personne) et industries cyberntiques (de gubernos, les rgles ou la gouverne).

Le point important ici est que dans cet exemple la rationalit ergologique est la forme, le moule en creux dont les autres modes de notre rationalit fournissent le contenu (y compris, par une sorte dauto-ergie, le mode ergologique lui-mme).

Mais, comme vus savez, les ouvrages nont pas tre envisags uniquement comme tant les produits de la technique, de la fabrication. Ils peuvent aussi tre envisags comme des produits sociaux, tout comme nimporte quelle autre ralit culturelle. De ce point de vue-l, on ne considre plus la technique qui nous sert crire le langage, habiller et loger le corps, prendre des dcisions. Non: ici, cest la capacit ethnologique qui singularise les ouvrages et les organise socialement et historiquement en styles (Roman, Gothique, Cubiste), de la mme manire quelle organise la parole en langues (Allemand, Franais, Japonais) ou le droit en lgislations particulires (code babylonien, droit romain, droit anglais, napolonien, amricain).

De la mme faon, notre capacit grammaticale peut servir parler dart comme de nimporte quoi dautre, et notre capacit thique peut rguler notre technique comme elle rgit la parole, la sexualit et dautres manires dtre ensemble, et les dcisions elles-mmes. Ici, contrairement ce qui se passait il y a un moment, ce sont les capacits sociologique, glossologique et axiologique qui sont tour tour la forme, ou le moule en creux, dont louvrage fournit le contenu.

Et pour la thorie de la Mdiation il nexiste pas de hirarchie entre ces diffrentes faons de considrer les phnomnes techniques. Ils sont au mme chef les rsultats de dterminismes glossologique, sociologique et axiologique quils le sont du dterminisme ergologique. Puisque la thorie de la Mdiation distingue quatre objets dans tout phnomne humain, elle rendra compte de quatre manires diffrentes du mmephnomne – mais notez bien que, quoique un phnomne puisse tre le mme, les structures sous-jacentes ne sont pas les mmes. Les quatre explications sont systmatiquement relies entre elles mais ne se rduisant pas les unes aux autres: si un ordre de dterminisme sert dinfrastructure, on dit que les autres lui sont incidents. Si lun est forme, les autres sont contenus. En principe, au moins, il est toujours possible de savoir lequel est premier et lequel est second et cest trs utile pour tre clair quand on veut expliquer ce qui se passe.

Concluons, non plus maintenant en rfrence ce que nous avions vu plus haut concernant la nature de la science et la dconstruction de lobjet de science, mais en rfrence cette fois la technologie comme objet de discours inter-disciplinaire.

Du point de vue de la Mdiation, il nexiste pas dobjet prexistant appel technologie dont ltude serait le fonds de commerce de diffrentes disciplines et qui fournirait la transversale de ces tudes. Soutenir quun tel objet existe est une forme de positivisme. De fait, cest prcisment le refus de ce type de positivisme, dans laffaire du langage, qui a permis le geste inaugural par lequel de Saussure a institu les sciences humaines contemporaines. Gagnepain a retrouv et rpt le geste de Saussure dans notre temps et, ce, dune manire plus complte et plus radicale que le matre de Genve ne lavait jamais envisag. Ce que nous offre Gagnepain, cest une nouvelle mthode dtude scientifique des phnomnes humains, base sur la clinique. Dans la dernire partie de cette confrence, jai essay dillustrer la manire dont la technologie fonctionne comme onjet des sciences humaines comme les entend Gagnepain.

Dans la prochaine confrence nous examinerons la dialectique de la nature, de la structure et de la performance, que la thorie de la Mdiation considre comme centrale dans toute rationalit humaine, nous numrerons les vises de la raison et essaierons de clarifier le sens dart et desthtique.

ANNEXES

NIVEAUX DE RATIONALITE HUMAINE

NATURE

STRUCTURE

PERFORMANCE

SIGNE

Glossologique

GNOSIE

GRAMMAIRE

RHETORIQUE

OUTIL

Ergologique

PRAXIE

TECHNIQUE

INDUSTRIE

PERSONNE

Sociologique

SOMASIE

ETHNIQUE

POLITIQUE

NORME

Axiologique

BOULIE

ETHIQUE

MORALE

INTERSECTIONS DES PLANS

FORME (infrastructure)

CONTENU (superstructure)

ERGOLOGIE

Glossologique

Socio-historique

Axiologique

Ergologique

SOCIOLOGIE (histoire)

Glossologique

Ergologique

Axiologique

Socio-historique

AXIOLOGIE

Glossologique

Ergologique

Socio-historique

Axiologique

GLOSSOLOGIE

Ergologique

Socio-historique

Axiologique

Glossologique

Le cas dun avion: le Beech Skipper 80191

1- Ergologie

Etude de la rationalit luvre dans la fabrication de lavion, par exemple: les moyens utiliss, les pices mcaniques, les relations entre celles-ci etc;

ou les fins, les agencements tlologiques etc

2- Socio-ergologie

Etude de la technicisation des domaines sociaux et historiques conscutifs linvention et au dveloppement de lavion.

3- Axio-ergologie

Etude de la technicisation des contrles de vol, de navigation etc de lavion.

4- Ergo-ergologie

Etude du dveloppement dune technologie dj existante, par exemple celle des avions.

5- Ergo-sociologie

Etude des styles socio-historiques des avions, par exemple Amricain, Franais, Russe etc, des diffrentes manires dont est organise la fabrication des avions, du financement de la fabrication etc.. en diffrents environnements socio-historiques.

6- Ergo-axiologie

Etude des rgles et spcifications rglementant la construction et le pilotage des avions.

7- Ergo-glossologie

Etudes des diffrents discours produits propos des objets fabriqus.



[1] Confrence prononce loccasion du Premier Atelier International sur la Thorie de la Mdiation, Universit Salve Regina, Newport, Rhode Island, aot 2001. Traduit de lAmricain par B. Couty.

[2] Voir note 3.

[3] Stroker, Elizabeth: Philosophie de la Technologie: les problmes dune discipline philosophique in Paul T. Durbin et Freidrich Rapp: Philosophy and Technology, pp. 223-336, D. Reidel Publishing Company, 1983.

[4] Staudenmaier, S.J., John: Science and Technology : who gets a say ? p 205 in P. Kroes and M. Bakker : Technological Development and Science in the Industrial Age pp. 205-206, Kluwer Academic Publishers, 1982.

[5] ibidem.

[6] ibidem.

[7] Les pages qui suivent, concernant la science, doivent beaucoup lexcellente rflexion sur ces sujets due Jean-Yves Urien, dans lintroduction son cours de linguistique lUniversit de Rennes (non publi). En maintes occasions, je me suis content soit de traduire avec quelques lgres adaptations, soit de paraphraser lenseignement dUrien.

[8] GMT: zulu (pour z = zro) en anglais (NDT).

[9] Pour plus de renseignements, voir William H. Brock, The Norton History of Chemistry, pp 125-126, Norton (1992).

[10] de Saussure, Ferdinand, Cours de Linguistique Gnrale, dition prpare par Tullio de Mauro, ditions Payot (1985), page 25.

[11] Voir lannexe 1 pour un tableau rcapitulatif.




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