Repenser la technologie (1)

REPENSER LA TECHNOLOGIE

Thomas Ewens

1 : Déconstruire la technologie.[1]

Ce que j’entends faire, c’est exposer les linéaments de la théorie de la Médiation sous l’aspect d’une déconstruction de la « technologie ». Mon exposé comprendra deux parties. En premier lieu, sous le titre « Déconstruire la technologie », je vais prendre pour exemple la technologie afin d’expliquer comment la théorie de la Médiation, comme toute science, déconstruit le phénomène pour constituer ses objets d’étude. En second lieu, parlant de « Nature, Structure et Performance », je vais brièvement situer la théorie en fonction de son histoire, et particulièrement en fonction de celle du structuralisme, et j’expliquerai la dialectique nature / structure / performance constitutive de toutes ces médiations que nous appelons Signe, Outil, Personne, Norme.

Toutefois, avant de commencer, je voudrais m’acquitter d’une dette. Ce que je me suis approprié de la théorie de la Médiation, je l’ai compris pour une grande part grâce à nombre de personnes qui sont ici. Mais j’ai appris également de beaucoup d’autres, dont quelqu’un qu’il est particulièrement à propos d’évoquer ici : Philippe Bruneau. Avec son collègue et ami Pierre-Yves Ballut, Philippe Bruneau, longtemps professeur d’Archéologie de l’Art près l’Université de Paris, a fait plus que quiconque pour faire connaître les travaux de Jean Gagnepain en France et ailleurs. Il est certain qu’aucun ouvrage ne m’a davantage aidé que celui de Bruneau et Ballut, Artistique et Archéologie. Philippe nous a quittés en mai dernier à la suite d’une longue maladie et je voudrais commencer cet atelier en vous invitant à observer une minute de silence à sa mémoire. Merci.

Au cours de cette première séance, je vais procéder comme suit : premièrement, j’évoquerai brièvement le status questionis, c’est-à-dire quelques approches représentatives de la manière dont certains spécialistes éminents des études sur la technologie parlent de celle-ci ; deuxièmement, en regard de ceci, je passerai rapidement en revue quelques conceptions assez répandues de la science ; troisièmement, j’expliquerai dans quel sens la théorie de la Médiation propose une nouvelle approche, scientifique, non seulement de la technologie, mais également de tous les phénomènes humains.

1- Coup d’œil sur le status questionis.

Si l’on prend un échantillon de la littérature consacrée aux études sur la technologie, on s’aperçoit rapidement de plusieurs faits, certains assez surprenants. Les auteurs, même les plus célèbres, tendent à être à la fois prolixes et imprécis lorsqu’ils se posent le problème de concevoir la technologie.

De manière caractéristique, les auteurs travaillant ce champ – peu importe sous quel angle ils approchent la « technologie » : histoire, sociologie, philosophie etc.. on tôt fait d’évoquer « l’énorme complexité du champ de la recherche », en insistant sur le fait que « la technologie entretient de multiples liens avec d’autres champs : la science, la société, l’économie, la politique ». Ce qui, invariablement, les conduit à affirmer péremptoirement que l’étude de la technologie est « à un degré particulièrement élevé dépendante d’une coopération interdisciplinaire »[2].

Bien sûr, ce type de discours est trivial au sein des Humanités, où les frontières entre les disciplines semblent devenir de plus en plus évanescentes et où chacun proclame qu’il se livre à un travail de recherche inter- ou multi- disciplinaire en faisant appel à des disciplines croisées. Il est tout de même quelque peu surprenant que les auteurs en question, dans le même temps, fassent preuve de timidité lorsqu’il s’agit de définir ce qu’ils entendent par « technologie ». Elizabeth Stroker, professeur de Philosophie à Cologne – c’est un des auteurs qui ont attiré mon attention – remarque que les philosophes traitant de la technologie ne sont pas eux-mêmes parfaitement sûrs de l’objet de leur étude : s’agit-il des procédures et pratiques (la technique) ? Ou s’agit-il des sciences appliquées (la technologie) ? Ou bien est-ce autre chose ? Dans son article : « Philosophie de la Technologie : les problèmes d’une discipline philosophique », elle s’auto-congratule quelque peu d’avoir évité « une approche unilatérale dans la conception de la technologie (…) en refusant délibérément de considérer des tentatives discutables de définition du terme de technologie »[3].

On trouve des choses très similaires dans les écrits de John Staudenmaier, éminent historien de la technologie, également éditeur de Technology And Culture. Dans son article « Science et Technologie : qui peut dire ? »,  Staudenmaier nous dit que ce qu’il appelle « cognition technologique » ne peut se réduire à une application de la science, mais constitue plutôt « sa forme de connaissance propre et spécifique »[4].

Comment caractériser cette « forme de connaissance spécifique » ? Selon Staudenmaier, la « cognition technologique » serait un mélange de théorie – ou de savoir-faire, d’une part, et de décisions pragmatiques basées sur « une connaissance intime de la situation immédiate » (souvent appelée « habileté » ou simplement « expérience ») d’autre part. De plus, comme le dit clairement l’auteur, ce qu’il appelle « situation » ne doit pas se comprendre comme quelque situation aseptisée, réalisée en laboratoire, mais bien comme le contexte social et culturel avec tous ses « embrouillaminis imprévisibles »[5].

Il veut dire par là que la technologie n’est pas simplement la science appliquée et pas davantage une adaptation rationnelle des moyens aux fins, mais qu’elle implique bien plutôt le contexte socio-culturel qui fournit un « contexte de sens », à la fois transcendance et substrat [6], aux stratégies de la cognition technologique mettant en oeuvre fins et moyens. Cette idée, dit Staudenmaier, est au cœur d’une approche contextuelle de l’histoire de la technologie.

Donc la « cognition technologique » semblerait impliquer non seulement le savoir-faire et les habiletés pratiques d’un ouvrier, mais encore un large éventail d’autres savoirs, ainsi qu’une aptitude morale à l’évaluation, lesquels constituent à des degrés variables les provinces de l’historien, du sociologue, du philosophe de l’éthique etc… D’où le fait que la « cognition technologique », ou encore une réflexion sur la technologie, semblerait impliquer une sorte d’interdisciplinarité tous azimuts qui prendrait en compte (voire engendrerait) toute une série de facteurs considérés comme essentiels dans l’ensemble de la situation technologique, c’est-à-dire la technologie elle-même et ses contextes, social et culturel.

En fin de compte, comment Staudenmaier définit-il la technologie ? Il est l’auteur de l’entrée « technologie » de l’encyclopédie A Companion To American Thought, mais au mieux peut-on dire que ni dans cet article, ni dans aucun autre, Staudenmaier n’essaie de définir la « technologie ». Certes peut-il nous raconter comment les gens, à un moment donné, voyaient la « technologie », mais d’autres gens, à d’autres époques, la voyaient de manière différente. Staudenmaier se contente de souligner des aspects contextuellement variés de la technologie dans une configuration nettement interdisciplinaire.

Bien sûr, je n’ai pas rendu pleinement justice à chacun de ces auteurs, mais j’espère vous en avoir assez dit pour vous montrer que ces éminents praticiens de deux disciplines-clefs des Humanités restent particulièrement obscurs à propos de la nature de l’objet « technologie » qu’ils prétendent étudier, à propos de la manière dont ils le conçoivent et nous invitent à la concevoir. Le mieux qu’ils semblent capables de faire est d’en appeler à une sorte d’interdisciplinarité étendue qui semblerait suffisamment large pour couvrir toutes les approches possibles de la technologie. L’histoire ne suffit pas, la philosophie non plus, mais peut-être que si l’on ajoutait une pincée de psychologie,  d’économie, de sociologie, d’ éthique et ainsi de suite au potage, on pourrait en quelque manière rendre compte adéquatement de la « technologie » ?

Quoique l’on puisse toujours considérer comme exemplaires les opinions de scholastes comme Stroker et Staudenmaier et de bien d’autres d’où qu’ils proviennent, une telle manière de penser est à coup sûr non scientifique dans le sens où l’on entend ordinairement ce terme. De plus, comme je l’expliquerai plus en détail tout à l’heure, cette manière de penser et ce recours aux études interdisciplinaires relèvent d’une faiblesse intellectuelle fondamentale, de celle-là même qui caractérisait la linguistique et les autres sciences humaines avant que Saussure ne vînt.

Or la théorie de la Médiation ne fait pas qu’affirmer la nécessité de penser scientifiquement les phénomènes humains, elle affirme aussi qu’il faut le faire d’une manière permettant de renouveler ce que, cent cinquante ans durant ou peu s’en faut, nous avons appelé « les sciences humaines ».

Cette exigence est en même temps un défi aux humanistes et herméneutes de tous poils : comment définissez-vous l’objet de votre discipline / étude ? Et comment le pensez-vous ?

Avant d’en venir à la nouvelle approche que la théorie de la Médiation propose pour la « technologie » comme pour d’autres phénomènes humains, peut-être serait-il utile de rappeler quelques évidences concernant ce que « faire de la science » veut dire, que ce soit dans les sciences de la nature ou dans ce que l’on appelle ordinairement « sciences de l’homme ».

2- Quelques poncifs à propos de la science.[7]

Jean-Yves Urien a l’habitude de commencer son cours de linguistique à Rennes par quelques réflexions à propos de la science qu’il serait utile de rappeler ici.

Considérons donc quelques concepts impliqués lorsque nous parlons de cette activité intellectuelle que nous appelons « science », qui est à l’œuvre dans les différentes sciences de la nature ou dans celles de l’homme.

On appelle « science » la connaissance, linguistiquement formulée (formulée également mathématiquement), des déterminismes qui constituent le réel. Essayons de développer ces concepts-là.

La connaissance : lorsqu’elle est scientifique, elle produit des explications ou des éclaircissements. Elle n’agit ni ne fait : il ne faut pas la confondre avec la technique ; de même elle ne juge pas, c’est-à-dire qu’elle ne décide pas en termes de Bien ou de Mal : elle n’est pas normative.

Dire que la connaissance est formulée linguistiquement veut dire que la connaissance scientifique est parlée, c’est-à-dire qu’elle s’explicite dans la parole. Même lorsqu’elle fait usage de formules mathématiques, de schémas et de graphiques, dans l’exposé, tous ces artifices équipent des concepts et des processus de raisonnement que l’on peut toujours formuler en propositions.

Les déterminismes qui constituent le réel :  cela implique que le réel existe et que celui-ci n’est pas seulement affaire de hasard ou de contingence mais que (grâce à la science) on peut concevoir des « nécessités », ou des « lois », c’est-à-dire que l’on peut concevoir des « causes » aux phénomènes que l’on observe. Ce rapport au réel implique que la science se donne un objet et que la connaissance scientifique concerne cet objet. Faire de la science, ce n’est pas parler par plaisir ou pour impressionner ses pairs ou encore pour endiguer son anxiété, dans son rapport à l’autre : la science, c’est parler de ce qui « cause » l’objet de science. Que l’on fasse de la physique ou de la biologie, de la psychologie voire de l’économie, faire de la science c’est toujours expliquer ou éclaircir des lois ou causalités qui déterminent un objet scientifiquement donné.

Mais, quoique la procédure générale de la science soit la même pour toutes les sciences, nous ne parlons cependant pas de « la science » au singulier, mais nous parlons au contraire « des sciences » au pluriel. Pourquoi ?

Parce que les différentes sciences se diversifient en fonction de leurs objets. Mais il nous faut être très attentifs, faute de quoi nous pourrions faire un contresens sur le sens du terme « objets ». Car les objets de la science ne sont pas ceux de notre vie quotidienne. Il n’y a pas de science des tables, des tableaux peints, des téléphones, des voitures, des avions pas plus que de l’odeur des roses ou du murmure du vent dans les arbres. Une science affecte à son objet propre un type précis de déterminisme, un ordre bien défini de loi et ne le réduit pas à quelque occurrence contingente, à quelque circonstance, à quelque fait esthésiquement perceptible, c’est-à-dire à un phénomène quelconque. Bien entendu, la science tient compte des phénomènes, en ce sens qu’elle rend compte de ceux-ci en termes d’effets produits par des causes. La science essaie de discerner quelles sont les causes.

Notre manière habituelle de parler reflète cela. Par exemple, vous appelez « parler » ce que précisément je suis en train de faire en ce moment, et non « une vibration de l’air produite par le mouvement de la langue et que l’oreille peut percevoir comme des sons ». Vous appelez cela « parler » parce que vous reconnaissez qu’il existe un ordre de réalité que l’on appelle « le langage », lequel est régi par certaines lois – que très approximativement vous pouvez énoncer en termes de grammaire ou de linguistique – et que ma parole est un effet de ces lois ou déterminismes internes à cette réalité que l’on appelle ici « le langage ».

 Du même coup, vous pouvez également admettre que vous auriez pu donner un autre mode d’explication du phénomène « ma parole » en termes d’ondes sonores et de mouvements de l’air, c’est-à-dire non plus en termes de linguistique mais de physique, et, alors, les lois internes à cette réalité appelée « langage » n’auraient plus constitué votre objet de science, il aurait été constitué par celles d’un déterminisme interne à la réalité physique de l’organe « langue », des mouvements et des sons dans le « tractus vocal ».

D’une manière générale, donc, les « choses » ou les phénomènes constituent le champ dans lequel nous projetons autant de sciences différentes que nous concevons de types de causes. Si nous distinguons les sciences du langage de celles de la physique, c’est que nous reconnaissons que différents types de causes sont impliqués. Nous reconnaissons que ceux de la physique diffèrent de ceux de la biologie et que ceux de la linguistique sont encore différents. A objets différents, types de causes différents, sciences différentes.

Avançons. Avant d’aborder les sciences humaines ou ce que l’on appelle parfois « sciences de la culture », voyons les trois types de causes ou de déterminismes que l’on reconnaît généralement aujourd’hui. Je simplifie quelque peu, mais cela n’a pas grande importance ici. On en connaît bien deux : les sciences de la matière (physique, chimie) et les sciences de la vie (biologie). Vous les avez étudiées, d’une manière ou d’une autre, jusqu’à la classe de terminale.

Il faut noter, en y insistant, que le second ordre de déterminisme présuppose le premier, et non l’inverse. Il faut de la matière pour qu’il y ait de la vie, mais il peut y avoir de la matière sans vie. Il convient également de noter que la science procède par « réduction » ou « avec parcimonie », en ce sens qu’elle n’élabore pas de théorie biologique tant qu’elle ne rencontre pas de phénomènes qui ne peuvent plus être expliqués en termes de physique ou de chimie. Précisément, c’est parce que l’on ne peut pas comprendre un organisme, un individu, l’évolution des espèces végétales et animales etc.. en termes d’atomes, d’électrons, de protons et ainsi de suite, qu’il est alors légitime de développer une forme de raisonnement spécifiquement biologique, c’est-à-dire une science de la biologie. Si vous comprenez bien cela, vous comprendrez facilement l’essentiel de ce qui va suivre.

Dans la réalité, il existe des « faits » comme par exemple des pronoms et des peintures, des politiques et des grâces présidentielles, et des milliards d’autres faits dont le caractère essentiel est d’être communes aux êtres humains et de ne pas être explicables par la physique, la chimie ou la biologie Bien entendu, il faut de la matière ou de la vie avant qu’apparaisse un quelconque phénomène humain, mais le phénomène spécifiquement humain ne peut être réduit à des causes biologiques ou physico-chimiques. Au contraire, c’est le résultat d’un autre type, d’un autre ordre de déterminisme ou de loi, et, si vous voulez, d’une autre science.

Jusqu’ici, nous avons solidement établi deux points : d’abord les objets de science ne sont pas les phénomènes ou les données dans le sens vulgaire de « choses » ou « d’objets » perceptibles ; ce sont, au contraire, des types de déterminismes ou des ordres de lois. Ensuite, il y a autant de sciences qu’il y a de types différents de déterminismes.

Voyons maintenant les sciences de l’homme, ou plus exactement « l’anthropologie ». De même que nous avons distingué plusieurs sciences de la nature, nous serons conduits à distinguer plusieurs phénomènes que nous distinguons ordinairement : peintures, constructions, conversations, religions etc…, mais en fonction de déterminismes distincts. L’anthropologie est multiforme.

Pour autant, la nature de la science ne change pas lorsque l’on étudie les êtres humains. Bien sûr, les objets changent, mais pas la manière de les étudier. Voyons un exemple :

« Aéroport d’Etat, Newport, Rhode Island. Observations météorologiques automatisées, 17 :15 GMT. Vents au 220, vitesse 14 nœuds avec pointes à 19 nœuds. Visibilité 10 miles. Ciel couvert, plafond 6500 pieds. Température 8° Celsius. Point de rosée 4° Celsius. Compensation altimétrique 30,40. »

Réfléchissons sur ce qui ne peut pas s’expliquer par la physique, la chimie ou la biologie, dans ce bulletin météorologique. Qu’y a-t-il d’humain ?

Premièrement, c’est de la parole. Il y a des mots, des phrases, des nombres, des heures etc…. que nous pouvons qualifier de « logiques », c’est-à-dire caractéristiques de l’homo loquens, ou, encore, homo sapiens. Les Grecs appelaient cette faculté de parler « logos », d’où notre « logique ». Cela désigne la capacité humaine de parole. Nous avons développé un vocabulaire particulier pour en parler : noms, pronoms, verbes etc… Voilà donc un déterminisme présent dans le bulletin météorologique.

Deuxièmement, cette information logique nous est accessible grâce à plusieurs appareils techniques compliqués. Il y a ceux qui mesurent la direction et la vitesse du vent, l’altitude de la couverture nuageuse, la présence ou l’absence de turbulences etc…. et qui ensuite synthétisent toutes ces mesures en sons numériques correspondant aux mots et aux phrases d’un locuteur anglophone ; il y a les câbles et les impulsions électriques, les amplificateurs qui connectent les appareils de mesure, de synthèse vocale, de transmission de l’aéroport au système téléphonique et finalement au récepteur que nous avons en main ; et ainsi de suite. Tous ces appareils sont humains en cela qu’ils sont caractéristiques de l’homme non comme locuteur, mais comme « ingénieur » – marqué par sa capacité de fabrication et d’invention – non plus de l’homo loquens mais de l’homo faber. « Faber » désigne la capacité humaine de fabriquer, c’est-à-dire « d’art » (« skill » = son habileté, mot de l’ancien scandinave pour désigner le « discernement » à fabriquer, faire ou exécuter). Et notez qu’il y a également ici un vocabulaire spécialisé pour parler de ce second déterminisme : « appareil », « antenne », « enregistreur », « émetteur », « récepteur », « câbles », « impulsions électriques » etc…, un énorme vocabulaire adapté que l’on n’utilise pas pour parler ici de la parole mais qui joue un rôle essentiel lorsque l’on parle de la technologie et des choses que nous fabriquons. Voilà le second déterminisme de ce bulletin météorologique.

Le bulletin météorologique est également un acte socio-historique à plusieurs égards. Pour commencer, ce dont il est question, l’heure, l’altitude etc…résultent de contrats socialement agréés souvent il y a plusieurs siècles. Par exemple l’heure : on divise le jour en 24 heures depuis les Sumériens ; la division de l’heure en soixante minutes date des premiers Egyptiens ; « GMT » [8] se réfère à l’heure du méridien de Greenwich qui sert d’étalon universel parmi les nations etc… Il en va de même pour les autres mesures : la vitesse, l’azimut, l’altitude, tout cela est affaire de convention sociale et historique. Et puis il y a les mots employés, qui non seulement se conforment aux lois de la phonologie et de la grammaire anglaises, mais qui sont prononcés à la mode Américaine de la fin du XXe siècle avec, disons-le, un léger accent du Middlewest. Là encore du contrat social, de la convention. Encore : il y a des hommes qui ont fabriqué tous ces appareils, les ont installés, les entretiennent ; tous sont payés selon des échelles salariales, négociées en fonction des bénéfices etc… Tous ces contrats sociaux sont affaire d’histoire et l’histoire peut tout aussi bien les défaire ou les refaire. Ils caractérisent ce qu’Aristote appelait « homo politicus ». Ils montrent la capacité des êtres humains à s’originer comme des êtres sociaux et historiques et à établir des liens entre eux. Voilà le troisième déterminisme.

Enfin, ce Bulletin constitue un acte moral. Comment cela ? De multiples manières. Considérez la tonalité affective de la voix : calme, mesurée, plaisante, sérieuse. Pas d’humour, ici, ni de jeux de mots, ni sauts et gambades, mais bien plutôt la voix de l’autorité, de l’exactitude et de la rigueur. L’habileté, ici, ne consiste pas à fabriquer, mais à discerner moralement le Bien du Mal, le trop du trop peu, le juste milieu. On ne peut parler ici ni d’homo loquens, ni d’homo faber, ni d’homo politicus, mais d’homo rectus. L’homo rectus, c’est la capacité des êtres humains à suivre la voie droite, mais aussi de mauvais penchants, c’est-à-dire la capacité de se donner licence d’agir (de parler, de faire etc….) d’une certaine manière et de s’interdire – de ne pas s’autoriser- d’agir (de parler, de faire etc…) d’une autre manière. Voilà, pour finir, le quatrième déterminisme.

En bref, ce qui auparavant apparaissait comme un simple fait de la vie quotidienne, demander le bulletin météo par téléphone et l’écouter, peut être analysé de multiples façons. De ce fait, l’objet logique est distingué de l’objet technique, de l’objet socio-historique, de l’objet moral, et chacun d’eux à son tour se distingue des autres. Ces objets sont les effets de différentes causes ou types de déterminisme, ou encore d’ordres de lois différents. En fait, en anticipant un peu sur la suite, on peut dire que nous avons distingué quatre déterminismes différents et quatre sciences de l’humain différentes (quatre anthropologies) que l’on peut appeler « glossologie », « ergologie », « sociologie » (ou « histoire ») et « axiologie ».

Ce que je rappelle ici, suivant en cela Urien, est naturellement bien connu ; vous trouverez des explications similaires chez beaucoup d’auteurs.

Essayez maintenant de raisonner analogiquement à propos de la chaise sur laquelle vous êtes assis, ou de vos chaussures, ou des notes que vous avez prises, ou de quelque phénomène humain qui vous plaira, en regardant cela à travers ce prisme de diffraction. Ce faisant, vous pouvez commencer à comprendre de quelle manière la théorie de la Médiation nous fournit une méthode d’analyse qui met l’accent sur la spécificité des différents objets d’étude qui, à leur tour, distinguent les différentes sciences humaines.

Bon : ceux qui savent déjà quelque chose de la théorie de la Médiation auront reconnu, dans ce bref rappel, quelques points élémentaires concernant la science et ses objets, la différence entre les sciences de la nature et les sciences de l’humain, et entre les différentes sciences humaines ; autrement dit : ils auront reconnu une introduction à la théorie de la Médiation. Il me faut encore ajouter quelques détail, et nous aurons fondé les bases à partir desquelles nous pourrons approcher les problèmes de la « technologie », de l’art, d’une manière qui, je l’espère, pourra renouveler votre manière de considérer ces réalités, non pas comme le font ordinairement les gens, mais scientifiquement. Je m’empresse de dire que j’entends « scientifiquement » dans une nouvelle acception du terme, sens qui, ce me semble, est spécifique à la théorie de la Médiation.

Pour conclure cette section, permettez-moi d’insister sur l’importance de ce point que j’ai essayé de développer et sur sa pertinence relativement à ce qui va suivre. Si l’on veut parler scientifiquement – de manière critique – de la technologie ou d’autre chose, il faut quitter le monde confortable de la vie quotidienne et l’ambiance familière des choses telles qu’elles nous sont données. Il faudra entrer dans ce monde de la théorie et considérer la manière dont les choses sont mises en relation non à nous, mais les unes avec les autres. Ce qui nous intéresse d’un point de vue théorique ou scientifique n’est pas le phénomène mais bien les lois, ou ordonnances ou systèmes de relations qui sous-tendent les phénomènes et nous permettent de les expliquer.

De plus, c’est votre théorie qui déterminera les données de votre science. Les « données » ne sont pas faites pour que chacun puisse les voir, les entendre, les toucher ; elles sont « données » à la théorie ou, dit autrement, la théorie informe les données.

Permettez-moi un exemple, pour m’assurer que c’est bien compris. Nous pourrions développer une théorie de la structure chimique de l’univers en termes des quatre éléments : l’eau, l’air, le feu et la terre. Ces éléments détermineraient les données pertinentes pour notre théorie que nous développerions en termes de différentes relations entre ces éléments « naturels ». On a procédé ainsi pendant des siècles, grosso modo du Ve siècle av. JC. jusqu’au XVIIe siècle. Lavoisier a fait quelque chose de différent, il a inauguré une nouvelle manière de concevoir l’objet de la chimie et ses éléments constitutifs [9]. Plus tard, en 1865, Mendeleiev fit un tableau organisé selon (1) le nombre atomique et (2) le nombre d’électrons. Méthode très productive, puisque la Chimie d’aujourd’hui connaît environ 300 000 composés. 

Donc la théorie déconstruit le réel et, ce faisant, construit un objet de science qui n’est pas simplement à portée de main. Ce qui distingue la théorie de la vie quotidienne est qu’elle ne reste pas au niveau de ce qui est évident pour tout le monde. Par exemple, au lieu de considérer une chose appelée « eau », la théorie chimique l’analyse en termes d’oxygène et d’hydrogène et la physique y distingue toutes sortes de propriétés. Il n’y a pas de science de l’eau. Assurément, la chimie s’intéresse à l’eau, mais en faisant cela elle ne s’intéresse qu’à la combinaison des éléments simples qui constituent cet objet.

J’ai mentionné précédemment la faiblesse qui caractérise tant de travaux inter- ou multidisciplinaires. Voici en quoi elle consiste : ils supposent que l’objet de leur étude lui préexiste et que les différentes disciplines mises en jeu dans l’effort inter- ou multidisciplinaire étudient toutes le même objet. C’est pourquoi le catalogue des modules figurant dans le syllabus de nos collèges est un fouillis de cours interdisciplinaires sur le Sexe, la Démocratie, le Genre, la Famille ou la Technologie. Mais l’axiome qui sous-tend ces entreprises multidisciplinaires, je veux dire celui affirmant que toutes ces disciplines étudient le même objet : Sexe, Démocratie et ainsi de suite, est fondamentalement faux. Au contraire, chaque discipline, ou plutôt chaque théorie disciplinaire, constitue une nouvelle observation, découpe le monde d’une manière nouvelle et par conséquent crée un nouvel objet d’étude. Le « sexe », objet de la Psychologie, n’est pas le « sexe » objet de la biologie et ainsi de suite. La « technologie, objet de l’historien et du sociologue n’est ni l’objet de celui qui s’intéresse à l’éthique ni de celui du fabricant d’outils, ni celui de l’usager.

Il y a donc une différence critique entre « la technologie », objet de discours scientifique, et « la technologie », objet du discours interdisciplinaire. La théorie de la Médiation considère comme fondamentale la déconstruction de l’objet d’une étude si l’on veut faire de la science et, pour cette raison, critique ce qu’elle considère comme un « positivisme » naïf caractérisant aussi bien la plupart des sciences humaines que les humanités – « positivisme » en ce sens que ces disciplines tiennent pour garantie ou posée l’existence de leurs objets, par exemple « l’homme » ou « la psyché » ou « la société » ou « la technologie ». La théorie de la Médiation propose une nouvelle approche pour l’étude de tous ces objets humains : elle propose de déconstruire « l’homme » ou « l’humain » du XXIe siècle de la même manière que les physiciens, puis les chimistes et les biologistes ont déconstruit « la nature » au XVIIe siècle et dans les siècles qui suivirent. Comme vous l’entendrez maintes fois dans les jours qui viennent, Gagnepain pense que les sciences humaines actuelles sont à peu-près dans l’état des sciences naturelles du XVIIe siècle.

Afin d’approfondir ce que cela signifie, tournons-nous vers Gagnepain.

3- « L’humain » comme objet de science.

Gagnepain a commencé son analyse non pas par la chaise sur laquelle il était assis, mais par le langage. Formé à la linguistique, il s’est trouvé de bonne heure confronté au besoin de comprendre les gens qui souffraient de l’une ou de l’autre forme de l’aphasie, c’est-à-dire des gens qui avaient peine à parler normalement. Bien au fait des principales théories linguistiques dans l’air du temps et disciple de de Saussure, Gagnepain essaya de comprendre les différentes manifestations cliniques caractéristiques de l’aphasie dans les termes de la linguistique qu’il connaissait. Mais ça n’a pas marché !

Cela ne l’a pas découragé. Une théorie linguistique valide, pensait-il, devrait être capable d’expliquer les déterminismes sous-tendant le langage de telle façon qu’elle puisse rendre compte aussi bien du langage normal que des pathologies du langage. En fait, finit-il par penser, seule une théorie qui pourrait expliquer les phénomènes pathologiques aussi bien que la normalité mériterait l’épithète de « scientifique ».

En étroite collaboration avec des neurologues et des psychologues, il s’employa donc à développer une linguistique clinique, c’est-à-dire une linguistique dont les principaux concepts théoriques pourraient être vérifiés par la clinique en cela qu’on pourrait les employer pour expliquer les phénomènes pathologiques de la parole aussi bien que les phénomènes normaux. De fait, il fut convaincu (tout comme l’avait été Freud avant lui) que les manifestations pathologiques pouvaient révéler les structures sous-jacentes de la parole, ce que les phénomènes normaux ne pouvaient faire. C’est de cette manière que Gagnepain fut conduit à déconstruire le phénomène de « langage » et à reconnaître que des déterminismes causaux différents étaient à l’œuvre dans le phénomène que nous appelons « langage ». Quels étaient-ils ?

C’étaient tout d’abord ces déterminismes qui sous-tendent notre capacité à parler. Grosso modo, les linguistes en avaient identifié beaucoup, même s’ils ne les avaient pas traités d’une manière satisfaisante pour Gagnepain. Petit à petit, en étudiant les phénomènes liés à l’aphasie, Gagnepain élabora une théorie de la parole qui pouvait prendre en compte aussi bien le parler normal que les déficits de la parole dans l’aphasie. Il appela sa théorie « glossologie », d’après le mot du Grec ancien désignant « la parole » ou « la langue », plutôt que « linguistique », car il avait commencé à comprendre que « le langage » impliquait d’autres déterminismes en sus de ceux impliqués par la parole.

Par exemple, lui-même et ses collègues avaient commencé par remarquer que quoique les aphasiques aient des problèmes pour lire et écrire, certains aphasiques avaient des problèmes plus sévères que d’autres. De plus, il existait des patients dont la parole était relativement conservée, mais qui avaient de sérieux problèmes avec l’usage des outils. SI vous leur donnez un stylo, ils essaieront de le fumer, ou d’écrire en le tenant par la mauvaise extrémité, ou se le planteront dans l’oreille. D’autres avaient des problèmes avec des ustensiles simples comme des binettes, des râteaux ou des pelles. Opérant une rupture majeure pour l’époque, ils décidèrent que l’évidence clinique induisait à postuler l’existence d’un autre déterminisme rationnel sous-tendant non plus la parole, mais l’usage et la fabrication d’outils, ce que les anciens appelaient « art » (technê).

Ils avaient commencé avec des patients présentant des troubles de l’écriture / lecture – ces formes d’alexies que l’on avait historiquement interprétées comme des formes d’aphasies – mais désormais ils reconnaissaient que ces problèmes d’écriture / lecture ne relevaient pas de la parole, mais relevaient de l’attrition d’une autre capacité rationnelle, celle de fabriquer et d’utiliser des outils. L’écriture, après tout, n’est pas de la parole, de fait elle rend la parole muette. L’écriture artificialise et préserve la parole et nous permet de la conserver dans des bibliothèques (ou discothèques) un peu comme la congélation préserve les aliments en nous permettant de les conserver au réfrigérateur. Lire n’est pas davantage parler ; c’est plutôt un déchiffrage de l’artificialisation de la parole accomplie par l’écriture et elle est souvent silencieuse. Gagnepain et ses collègues ont fini par comprendre que ces alexies constituaient des variantes d’une classe de problèmes bien plus vaste qu’ils ont nommés « atechnies » , i.e. des problèmes liés à l’incapacité d’utiliser les outils, de faire et d’utiliser des choses d’une manière normale. SI la glossologie désignait l’étude du signe et de la parole, « l’ergologie » convenait pour désigner l’étude des outils et des produits de la technique. Ergologie, plutôt que « technologie », car Gagnepain le sentait bien, « technologie » est un fourre-tout qui pourrait provoquer des confusions.

Une fois diffractés les déterminismes de la parole et ceux de l’usage des outils, ils en vinrent assez rapidement à réaliser qu’il existait deux autres ordres de déterminisme dont le « langage » était un effet complexe. L’un d’eux était notre capacité rationnelle à nous instituer socialement et individuellement comme étant à la fois des individus et des membres d’un ensemble de communautés. C’est cette capacité qui, par exemple, nous permet de situer notre parole comme de l’Anglais élizabéthain ou du mandarin du XIXe siècle, ou du Français, de l’Espagnol de la fin du XXe siècle ; ou encore qui nous permet de dater nos productions techniques comme du Roman français, du Gothique italien, du constructivisme russe ou du pop-art américain du XXe siècle. Autrement dit, le langage n’est pas que la parole et l’écriture, c’est aussi une forme de communication – et de non-communication.

Enfin, ils reconnurent un quatrième déterminisme à l’œuvre dans le langage, irréductible aux trois autres : la capacité que nous avons de contraindre notre parole, c’est-à-dire de la soumettre à différents standards, critères ou normes, de Bien ou de Mal, d’approprié ou d’incongru, de noble ou de vilain, de distingué ou de vulgaire. En d’autres mots, nous pouvons réguler notre parole ou n’importe quelle de nos autres activités pour être correcte ou incorrecte, grammaticale ou agrammaticale, offensante ou plaisante et ainsi de suite. Nous nous « autorisons » ainsi à parler de telle ou telle manière.

Gagnepain était parti du phénomène humain du langage, mais en découvrant les déterminismes qui lui sont sous-jacents, il a en fait découvert tous les déterminismes qui sous-tendent de manière spécifique chacun des phénomènes humains. Certes la rationalité humaine est une, mais elle se diffracte de quatre manières différentes quoique analogues. Existe-t-il un autre plan de rationalité ? Cela se peut. Pour Gagnepain, c’est affaire d’empirisme. Toutefois, jusqu’à maintenant, il n’a pas éprouvé le besoin d’en invoquer d’autres puisque les quatre que nous venons d’évoquer semblent adéquats pour rendre compte de tous les phénomènes.

Mais, direz-vous, qu’est-ce qui autorise Gagnepain à être si sûr d’avoir identifié les déterminismes sous-jacents, les lois ou ordres propres à la culture humaine ? N’a-t-il pas fait autre chose que développer une théorie semblable à bien d’autres ? Qu’est-ce qui nous permettrait de décider si cette théorie est un peu meilleure, plus adéquate, plus conforme aux faits que, disons, celles de Heiddeger, de Foucault, de Lacan, de Derrida ou de Rorty ?

Gagnepain donne une réponse à la fois nouvelle et ancienne à cette question, une réponse qui, je crois, place la théorie de la Médiation bien à part des autres théories de l’humain. Gagnepain soutient que l’épreuve de sa théorie –épreuve dont il dit que toute théorie en sciences humaines devrait être capable de passer victorieusement – réside dans la clinique. Si Gagnepain soutient qu’il existe quatre modalités différentes de rationalité humaine, irréductibles les unes aux autres, c’est parce que les êtres humains souffrent de dysfonctionnements de quatre manières différentes et que ces pathologies, distinctes,  ne sauraient se réduire les unes aux autres, comme le prouve la clinique. Il commença par les différentes formes d’aphasies, puis en vint à distinguer différentes formes d’atechnies. Mais il y avait encore deux grandes catégories de pathologies humaines, connues depuis longtemps : ces souffrances humaines attestant d’une rupture de notre capacité à nous instituer socialement et historiquement, et, par conséquent, à communiquer les uns avec les autres, d’une part, et celles attestant une rupture de notre capacité à réguler notre conduite, d’autre part. On les connaît depuis longtemps : d’un côté les psychoses et les perversions, de l’autre les névroses et les psychopathies.

Pour Gagnepain, la clinique nous fournit, avec les pathologies humaines, ce que les expériences de laboratoire fournissent à la physique ; elle nous fournit aussi un terrain de vérification de nos théories, exactement comme le fait le laboratoire pour la physique. Pour Gagnepain, une théorie est peu étayée si elle ne peut pas être vérifiée de cette manière. Elle bat la campagne, n’étant guère plus qu’un bavardage brillant. Il pense que beaucoup de théories soi-disant critiques, beaucoup de philosophies et de discours « littéraires » similaires ne sont rien de plus. Les gens disent à peu-près ce qui leur passe par la tête, n’étant limités que par leur propre originalité et ingéniosité. Nous sommes bien plus appliqués, dit-il. Nous essayons d’étayer notre théorie par les phénomènes cliniques et de ne pas accepter des axiomes théoriques qui ne peuvent pas être ainsi soumis à validation.

Considérons que cela suffit pour un premier survol de la science et de la nouvelle science de la culture humaine que Gagnepain appelle « théorie de la Médiation », dont l’objet est les quatre manières analogues mais différentes dont nous médiatisons nos relations au monde et aux autres : dans notre parole, notre travail, nos communications sociales et historiques comme personnes, et dans la régulation de nos désirs. Tout cela n’épuise pas la théorie, loin de là, mais c’est suffisant pour que nous puissions maintenant aborder plus directement le thème de cet exposé, à savoir « la déconstruction de la technologie ».

Comme vous le savez, on ne cesse de clamer tous azimuts, dans les études culturelles contemporaines, que, pour citer le célèbre aphorisme de Lacan, toute activité humaine serait « structurée comme un langage » ou, plus simplement, que « l’homme est langage ».

Ce n’est pas ici le lieu pour retracer la généalogie de cette prétention ni sa diffusion jusque dans les recoins les plus ensommeillés de la vie universitaire. Contentons-nous de rappeler qu’elle s’origine dans le Cours de de Saussure, qu’elle s’enracine chez Toubetskoy et dans les développements de la phonologie de l’Ecole de Prague, qu’elle a été transmise en France et aux USA via Jakobson, qu’elle a reçu sa formulation contemporaine quasi-définitive dans les Structures de la Parenté de Lévy-Strauss, qui a ensuite influencé de manière décisive Lacan, Althusser, Barthes, Foucault et, à travers eux, une progéniture pullulant presque partout où le regard se porte.

Mais l’affirmation que « l’homme est langage » ou, selon l’occurrence, « désir » ou « histoire » souffre de la même faiblesse que nous avons dénoncée plus haut à propos des études inter-disciplinaires. Elle admet a priori que « le langage » est DU langage, que « le désir » est du désir, « l’histoire » de l’histoire, c’est-à-dire qu’elle tient pour acquis l’objet de son étude et ne reconnaît pas la nécessité scientifique de la déconstruire. Mais le langage –ce que nous appelons d’ordinaire « langage » n’est pas une seule et unique chose, c’est plutôt un mélange hétérogène de choses. Il en va de même, n’en déplaise aux lacaniens, du « désir » et, n’en déplaise aux marxistes, de « l’histoire ».

Saussure, lui, avait clairement reconnu ce fait. Comme il est écrit au tout début de son Cours : « Pris dans son tout, le langage est multiforme et hétéroclite ; à cheval sur plusieurs domaines, à la fois physique, physiologique et psychique, il appartient encore au domaine individuel et au domaine social ; il ne se laisse classer dans aucune catégorie des faits humains, parce qu’on ne sait comment dégager son unité. » [10]. C’est exactement d’avoir reconnu cela qui a conduit de Saussure à déconstruire l’objet hétéroclite et à dégager ce qu’il appelait « la langue » comme objet de la linguistique. C’était-là la rupture épistémologique qu’introduisait Saussure entre la linguistique historique et comparative comme elle était pratiquée de son temps et une nouvelle science de la linguistique qui créait alors son objet. Malheureusement, au lieu de reconnaître l’importance scientifique de l’avancée saussurienne, trop de gens ont placé « le langage » au centre de la vie humaine et, comme nous venons de la voir, ont commencé à interpréter tous les phénomènes humains en termes de « langage ».

Mais pas Gagnepain. En fait, Gagnepain est allé plus loin que de Saussure lui-même dans la déconstruction de l’objet de la linguistique. Gagnepain accepte la distinction saussurienne entre l’aspect performantiel du langage (« la parole ») et un aspect structural  (« la langue » chez Saussure), mais il va exploiter cette distinction d’une manière sensiblement différente de celle de Saussure.

En premier lieu, Gagnepain distingue soigneusement la capacité de grammaire sous-tendant notre accès au Signe de la capacité socio-historique nous permettant de faire du social et de l’histoire, laquelle produit les différentes langues humaines.

En second lieu, pour Gagnepain l’opposition entre la structure et la performance n’est pas propre au seul plan glossologique du langage ; elle caractérise également les autres plans ou niveaux du langage (déconstruit). Il parlera donc de l’opposition au niveau du Signe entre la grammaire (structure) et la rhétorique (performance) ; au niveau de l’Outil entre la technique (structure) et l’industrie (performance) ; au niveau socio-historique de la Personne, entre l’ethnique (structure) et le politique (performance) ; au niveau du comportement régulé par la Norme, entre l’éthique (structure) et l’industrie (performance). Autrement dit, à chaque plan de la raison, il existe une opposition entre une structure inconsciente (ou implicite) et une performance consciente (ou explicite) [11].

Je ne développerai pas ici cet aspect de la théorie de la Médiation, je veux dire la relation dialectique nature / culture d’un côté, structure / performance de l’autre. Ce sera le sujet de ma prochaine intervention. J’ai surtout voulu insister sur la continuité scientifique entre de Saussure et Gagnepain et sur le fait que tous deux reconnaissent clairement la nécessité de déconstruire la réalité hétéroclite du « langage ». Comme le montreront plus clairement demain Jean-Yves Urien et Michaël Hermann, Gagnepain déconstruit le langage d’une manière différente de celle de de Saussure : là où Saussure ne voit qu’une seule structure, Gagnepain en découvre quatre analogues mais différentes ; toutefois tous deux reconnaissent que la déconstruction crée l’objet (ou les objets) de leur science et leur permet de parler clairement de l’objet qu’ils étudient.

Cette conférence est déjà longue… Toutefois, je voudrais encore insister sur un point.

Comment, devez-vous penser,  tout cela « se tient »-il ?

Souvenez-vous de nos exemples initiaux et de votre effort pour déconstruire ce sur quoi vous êtes assis – la chaise, bien entendu, et non la surface de votre corps, merveilleusement formée et articulée, qui vous permet de vous asseoir dessus ! Il me semble que vous avez dû vous poser la question : comment tout cela peut-il tenir debout ? En réalité, dans le concert de la vie quotidienne, ces modes de rationalité interfèrent et sont bel et bien mélangés. Comment la théorie peut-elle les distinguer plutôt que les embrouiller dans une pagaille confuse à la manière de tant de théoriciens contemporains ?

La théorie de la Médiation traite ce problème de la manière suivante : bien sûr, la réalité concrète implique plusieurs plans de raison qui, quoique autonomes, s’entrecroisent, chacun étant, selon le secteur concerné, l’infrastructure des autres, chacun pouvant être « forme » ou « contenu ». Même s’ils sont mélangés dans la vie quotidienne, une analyse basée sur la clinique nous permet de les distinguer théoriquement. Nous avons déjà vu comment cela fonctionnait, mais revenons-y.

Prenons, par exemple, le langage. Le fait que ma parole soit grammaticale ne veut pas pour autant dire qu’elle ne peut être également écriture (si j’étais en train d’écrire cette conférence) ; le fait qu’elle soit grammaticale et technique ne l’empêche pas d’être également un certain type de l’Anglais de la fin du XXe siècle ; et le fait qu’elle soit grammaticale, technique, socio-historique ne veut pas dire qu’elle n’est pas en même temps axiologique, c’est-à-dire « autorisée » de différentes manières : j’ai choisi non de rester silencieux mais de parler, j’ai évité soigneusement d’employer des mots grossiers pour ne pas heurter vos sensibilités, j’ai essayé d’être scrupuleusement correct en parlant des uns et des autres etc… Dans ma performance linguistique, tous ces déterminismes jouent en même temps ; par contre, dans mon analyse, je dois les distinguer si je veux parler correctement du phénomène de « langage ». C’est parce que le « langage » est toutes ces choses-là à la fois qu’en le décomposant, en le diffractant, notre analyse scientifique, corroborée et vérifiée par l’observation clinique, peut dissocier quatre processus différents à l’oeuvre dans le langage : glossologie, pour autant que c’est de la grammaire, ergologique dans la mesure où c’est de l’écriture et que cela nécessite de l’équipement, sociologique (ou socio-historique) car le langage s’ethnicise ici sous forme d’un rythme et d’une variante de l’Anglais, et axiologique dans la mesure où mon désir de parler est régulé selon les multiples modes dont nous venons de parler.

Prenez pour autre exemple n’importe quel objet fait par l’homme, n’importe quel produit technique, tout objet de « technê ». De la même façon que la parole ne peut être réduite aux seuls processus grammaticaux, les produits de la technique – de notre fabrication – ne se laissent pas réduire aux seuls processus ergologiques mais sont aussi concernés par les autres processus. La maison, par exemple, est produite par le maçon, le charpentier, l’électricien, le plombier etc… mais elle est aussi, sociologiquement, bâtie en bardeaux dans le style de Newport ou dans le style seigneurial allemand de la fin du XIXe siècle ou tout ce que vous voudrez. Et, en même temps, elle est aussi, axiologiquement, conforme aux cahiers de charges locaux, conforme également à diverses normes nationales concernant les matériaux (équipement électrique, isolation..), témoignant ainsi de certaines valeurs politiques et morales, par exemple de la simplicité ou d’une pompeuse folie des grandeurs et ainsi de suite.

Le vêtement que vous portez est l’œuvre du tailleur et de la couturière, mais c’est aussi sociologiquement un uniforme de l’armée des Etats-Unis, ou néo-nazi, ou le froc du Dominicain ou du Franciscain ; et axiologiquement, c’est un uniforme réglementaire, l’habit de qui observe une règle ou tout simplement une tenue académique contemporaine, c’est-à-dire que l’ouverture du jeans est placée stratégiquement. En bref, c’est « en ordre », « fait comme il faut », « selon une norme donnée ».

La théorie de la Médiation appelle ce processus, quels que soient les plans qui interfèrent concrètement, « intersection des plans ».

Mais cette intersection ne se fait pas n’importe comment. Selon le phénomène culturel considéré, un plan ou niveau est toujours plus important que les autres. Par exemple, dans le cas du langage, sans l’accès à la grammaticalité nous ne pourrions pas parler, le langage disparaîtrait purement et simplement et il ne pourrait pas être équipé par l’écriture, ni idiomatisé en Anglais du XXe siècle finissant, ni régulé en différents discours. La capacité grammaticale est donc fondamentale pour elle-même et pour les trois autres capacités rationnelles qui, dans ce cas, lui sont subordonnées. La théorie de la Médiation dirait qu’ici le plan glossologique est l’infrastructure et que les autres plans lui sont incidents.

Si, toutefois, nous passons au plan de l’outil, il est évident que le niveau socio-historique de l’ouvrier ou de l’artiste, ou le niveau axiologique de la psychanalyse de l’art (je veux dire : l’analyse des différentes régulations du désir incarnées dans l’ouvrage) ou le niveau glossologique où se verbalisent les procès techniques sous forme de recettes ou de modes d’emploi, sont tous subordonnés à l’existence de l’ouvrage que seule rend possible la capacité technique, ergologique. La capacité ergologique constitue ici l’infrastructure, et si d’une manière ou d’une autre elle venait à disparaître pour raison pathologique ou par refus de l’exercer, les ouvrages ou produits cesseraient d’être fabriqués. Les trois autres capacités sont ici subordonnées à la capacité ergologique, y compris la capacité glossologique qui, dans l’exemple précédent, constituait l’infrastructure.

Il résulte de cette intersection de plusieurs plans de rationalité que le langage est un phénomène complexe, davantage que la seule grammaire (structure grammaticale). Analogiquement, la fabrication est davantage que la seule technique (structure technique), la société est davantage que l’ethnique qui la cause (structure ethnique) et le droit (conforme ou conformable à ce qui est moral) est plus que l’éthique (structure éthique).

D’où cette conséquence épistémologique : on ne peut pas confondre la glossologie, qui traite uniquement de l’infrastructure grammaticale du langage, avec la linguistique qui traite de tous ses divers aspects ; ni l’ergologie, traitant exclusivement de l’infrastructure technique des ouvrages, avec l’artistique qui en traite tous les divers aspects ; ni la sociologie (ou l’histoire) qui traite spécifiquement de l’infrastructure ethnique de la société avec la cénotique qui en étudie les divers aspects.

C’est ainsi que la théorie de la Médiation diffère profondément du marxisme à qui, néanmoins, elle emprunte une notion essentielle, l’infrastructure. Quand il s’agit de langage, la glossologie, qui en est la base, en constitue l’infrastructure. Mais dans le cas de la technique, de la société ou du droit, chacun de ces trois plans devient successivement infrastructure. En d’autres mots, dans la théorie de la Médiation les plans de rationalité ne sont pas partagés entre infrastructure et superstructure une fois pour toutes. Au contraire, selon le champ impliqué, chacun d’eux devient à son tour infrastructure et les autres superstructures. Ou, pour dire autrement, chacun devient forme, à laquelle les autres fournissent le contenu.

Un dernier point. L’intersection des plans met en œuvre deux processus, dont l’un est le contraire de l’autre.

Prenez n’importe quelle création technique. Les mécanismes ergologiques sous-tendant l’art fonctionnent de manière identique quels que soient les moyens employés et les fins visées. Mais les fins et les moyens technicisés par l’art peuvent provenir de n’importe quel plan de rationalité humaine. Ainsi l’outil peut-il tout aussi bien techniciser la conscience en produisant des représentations – de la représentation naturelle en fabriquant des images ou de la représentation médiatisée par le langage en écrivant – comme techniciser nos activités (utilisation de l’outillage, activités artistiques) en produisant de l’énergie – des pelles ou des pioches pour équiper notre puissance naturelle comme le font aussi les flèches et les lance-pierres, celui-ci devenant plus puissant lorsque les flèches sont technicisées en balles, torpilles de mortiers et bombes ; comme, encore, notre condition en produisant de « l’être » – en produisant donc des abris et des couvertures et de la nourriture pour nos corps, ou en produisant culturellement de l’habitat, du vêtement et de la cuisine pour notre personne ; ou, enfin, notre décision (de faire bien ou mal) en produisant des interrupteurs, des appareils de mesure, des signaux de stop, des ralentisseurs, des machines à calculer et des ordinateurs etc… Ce sont là les quatre grands secteurs industriels que la Médiation appelle industries déictiques (de deiktos, ce qui montre ou indique), industries dynamiques (de dynamis, la puissance), industries schématiques (de skema : qui donne les contours, ou la manière d’être, au sujet naturel, à la personne) et industries cybernétiques (de gubernos, les règles ou la gouverne).

Le point important ici est que dans cet exemple la rationalité ergologique est la forme, le moule en creux dont les autres modes de notre rationalité fournissent le contenu (y compris, par une sorte d’auto-ergie, le mode ergologique lui-même).

Mais, comme vus savez, les ouvrages n’ont pas à être envisagés uniquement comme étant les produits de la technique, de la fabrication. Ils peuvent aussi être envisagés comme des produits sociaux, tout comme n’importe quelle autre réalité culturelle. De ce point de vue-là, on ne considère plus la technique qui nous sert à écrire le langage, habiller et loger le corps, prendre des décisions. Non : ici, c’est la capacité ethnologique qui singularise les ouvrages et les organise socialement et historiquement en styles (Roman, Gothique, Cubiste…), de la même manière qu’elle organise la parole en langues (Allemand, Français, Japonais…) ou le droit en législations particulières (code babylonien, droit romain, droit anglais, napoléonien, américain…).

De la même façon, notre capacité grammaticale peut servir à parler d’art comme de n’importe quoi d’autre, et notre capacité éthique peut réguler notre technique comme elle régit la parole, la sexualité et d’autres manières d’être ensemble, et les décisions elles-mêmes. Ici, contrairement à ce qui se passait il y a un moment, ce sont les capacités sociologique, glossologique et axiologique qui sont tour à tour la forme, ou le moule en creux, dont l’ouvrage fournit le contenu.

Et pour la théorie de la Médiation il n’existe pas de hiérarchie entre ces différentes façons de considérer les phénomènes techniques. Ils sont au même chef les résultats de déterminismes glossologique, sociologique et axiologique qu’ils le sont du déterminisme ergologique. Puisque la théorie de la Médiation distingue quatre objets dans tout phénomène humain, elle rendra compte de quatre manières différentes « du même phénomène » – mais notez bien que, quoique un phénomène puisse être « le même », les structures sous-jacentes ne sont pas les mêmes. Les quatre explications sont systématiquement reliées entre elles mais ne se réduisant pas les unes aux autres : si un ordre de déterminisme sert d’infrastructure, on dit que les autres lui sont « incidents ». Si l’un est forme, les autres sont contenus. En principe, au moins, il est toujours possible de savoir lequel est premier et lequel est second… et c’est très utile pour être clair quand on veut expliquer ce qui se passe.

Concluons, non plus maintenant en référence à ce que nous avions vu plus haut concernant la nature de la science et la déconstruction de l’objet de science, mais en référence cette fois à la « technologie » comme objet de discours inter-disciplinaire.

Du point de vue de la Médiation, il n’existe pas d’objet préexistant appelé « technologie » dont l’étude serait le fonds de commerce de différentes disciplines et qui fournirait la « transversale » de ces études. Soutenir qu’un tel objet existe est une forme de positivisme. De fait, c’est précisément le refus de ce type de positivisme, dans l’affaire du « langage », qui a permis le geste inaugural par lequel de Saussure a institué les sciences humaines contemporaines. Gagnepain a retrouvé et répété le geste de Saussure dans notre temps et, ce, d’une manière plus complète et plus radicale que le maître de Genève ne l’avait jamais envisagé. Ce que nous offre Gagnepain, c’est une nouvelle méthode d’étude scientifique des phénomènes humains, basée sur la clinique. Dans la dernière partie de cette conférence, j’ai essayé d’illustrer la manière dont la « technologie » fonctionne comme onjet des sciences humaines comme les entend Gagnepain. 

Dans la prochaine conférence nous examinerons la dialectique de la nature, de la structure et de la performance, que la théorie de la Médiation considère comme centrale dans toute rationalité humaine, nous énumèrerons les visées de la raison et essaierons de clarifier le sens « d’art » et « d’esthétique ». 

ANNEXES

 

NIVEAUX DE RATIONALITE HUMAINE

NATURE

STRUCTURE

PERFORMANCE

SIGNE

Glossologique

GNOSIE

GRAMMAIRE

RHETORIQUE

OUTIL

Ergologique

PRAXIE

TECHNIQUE

INDUSTRIE

PERSONNE

Sociologique

SOMASIE

ETHNIQUE

POLITIQUE

NORME

Axiologique

BOULIE

ETHIQUE

MORALE

 

INTERSECTIONS DES PLANS

 

FORME (infrastructure)

CONTENU (superstructure)

ERGOLOGIE

Glossologique

Socio-historique

Axiologique

Ergologique

SOCIOLOGIE (histoire)

Glossologique

Ergologique

Axiologique

Socio-historique

AXIOLOGIE

Glossologique

Ergologique

Socio-historique

Axiologique

GLOSSOLOGIE

Ergologique

Socio-historique

Axiologique

Glossologique

 

Le cas d’un avion : le Beech Skipper 80191

 

1- Ergologie

Etude de la rationalité à l’œuvre dans la fabrication de l’avion, par exemple : les moyens utilisés, les pièces mécaniques, les relations entre celles-ci etc… ; 

ou les fins, les agencements téléologiques etc…

2- Socio-ergologie

Etude de la technicisation des domaines sociaux et historiques consécutifs à l’invention et au développement de l’avion.

3- Axio-ergologie

Etude de la technicisation des contrôles de vol, de navigation etc… de l’avion.

4- Ergo-ergologie

Etude du développement d’une technologie déjà existante, par exemple celle des avions.

5- Ergo-sociologie

Etude des styles socio-historiques des avions, par exemple Américain, Français, Russe etc…, des différentes manières dont est organisée la fabrication des avions, du financement de la fabrication etc.. en différents environnements socio-historiques.

6- Ergo-axiologie

Etude des règles et spécifications règlementant la construction et le pilotage des avions.

7- Ergo-glossologie

Etudes des différents discours produits à propos des objets fabriqués.

 



[1] Conférence prononcée à l’occasion du Premier Atelier International sur la Théorie de la Médiation, Université Salve Regina, Newport, Rhode Island, août 2001. Traduit de l’Américain par B. Couty.

[2]  Voir note 3.

[3] Stroker, Elizabeth : « Philosophie de la Technologie : les problèmes d’une discipline philosophique » in Paul T. Durbin et Freidrich Rapp : Philosophy and Technology, pp. 223-336, D. Reidel Publishing Company, 1983.

[4] Staudenmaier, S.J., John : « Science and Technology : who gets a say ?” p 205 in P. Kroes and M. Bakker : Technological Development and Science in the Industrial Age pp. 205-206, Kluwer Academic Publishers, 1982.

[5] ibidem.

[6] ibidem.

[7] Les pages qui suivent, concernant la science, doivent beaucoup à l’excellente réflexion sur ces sujets due à Jean-Yves Urien, dans l’introduction à son cours de linguistique à l’Université de Rennes (non publié). En maintes occasions, je me suis contenté soit de traduire avec quelques légères adaptations, soit de paraphraser l’enseignement d’Urien.

[8] GMT : « zulu » (pour z = zéro) en anglais (NDT).

[9] Pour plus de renseignements, voir William H. Brock, The Norton History of Chemistry, pp 125-126, Norton (1992).

[10] de Saussure, Ferdinand, Cours de Linguistique Générale, édition préparée par Tullio de Mauro, éditions Payot (1985), page 25.

[11] Voir l’annexe 1 pour un tableau récapitulatif.




Laisser un commentaire