Repenser la technologie (2)

REPENSER LA TECHNOLOGIE

2- Nature, Structure et Performance.[1]

Au cours de la premire confrence, ce matin, nous avons rflchi sur la nature de la science, limportance du point de vue pour tablir lobjet de la science, les similitudes et diffrences entre sciences de la nature et sciences humaines, et sur le rle de la pathologie pour fonder les distinctions entre ces dernires. Nous avons nonc lide que la rationalit la culture est une quoique diffracte en quatre modes autonomes, et insist sur le fait que ces modes de rationalit, mlangs dans le concret de lactivit humaine, peuvent et doivent tre distingus thoriquement et, cela fait, doivent tre systmatiquement mis en interaction selon le mode de rationalit luvre, en termes de forme et de contenu, ou encore dinfrastructures et de structures incidentes.

Dans cette confrence, je souhaite achever ce bref survol de la thorie de la Mdiation en la situant rapidement relativement son histoire, en particulier relativement lhistoire du structuralisme, et en expliquant la dialectique nature: structure / performance constituant ces mdiations que nous appelons Signe, Outil, Personne et Norme. Ceci emploiera la plus grande partie de notre temps. Je souhaite galement expliquer les vises de la raison telles que les envisage la thorie de la Mdiation et, si lhoraire le permet, clarifier selon ces vises le sens de lart / de la technologie en le contrastant avec celui de lesthtique tel que lentend la thorie de la Mdiation.

Cela fait beaucoup de matire essayer de traiter dans le cadre dune seule confrence. Ce nest pas un cours dintroduction la civilisation occidentale, mais presque! Comme dans la confrence prcdente, je centrerai davantage le propos sur la thorie de la Mdiation que sur la technologie, quoique, chaque fois que cela sera possible, jutiliserai cette dernire pour illustrer la thorie.

Permettez-moi de vous demander dvoquer quelques images et de les garder bien ancres lesprit. Jai lu quelque part quun docteur s humanits connaissait quelque 50000 mots ou tait-ce 25000? En tous cas, un grand nombre. Combien chacun dentre vous en connat-il? 40000? 30000? 10000? Vous nen utilisez que quelques uns disons deux cents tout le temps ( la Rhode Island School of Design, les tudiants nen utilisent constamment que trois seulement: comme et vous savez). La plupart de ces mots restent inutiliss la majeure partie du temps. Mais ils sont l, disponibles dans votre mmoire et si celle-ci vient vous manquer, ils sont conservs artificiellement dans ces rpertoires sociaux de mots que nous appelons dictionnaires. Quoique non dits et, pour la plupart, mme pas voqus, ils sont l, prts tre dits, constituant une rserve extraordinairement puissante dont vous, locuteurs anglophones, disposez; une vritable capacit de parler, un prt--dire que vous pouvez convoquer tout moment et raliser dans vos performances de parole.

De la mme faon, un artisan (plutt quun docteur s humanits, ces gens-l sont surtout concerns par le savoir, les artisans par la fabrication, quoique les artisans sachent beaucoup de choses et que les docteurs puissent aussi faire beaucoup de choses) peut utiliser combien doutils? 25000? 10000? 3000? En tous cas, des tas! Certains chaises, tables, planchers, murs, stylos, tournevis, voitures, fourchettes, couteaux – sont employs tout le temps; dautres ne le sont que rarement. Les constructeurs de bateaux du Maine ont des milliers doutils pendus aux murs de leurs hangars bateaux. Une bonne quincaillerie en a bien davantage. Inutiliss et, pour la plupart, ne nous venant mme pas lide, les outils, comme les mots, sont galement l, prts lemploi, formidable arsenal de prouesses technologiques dont vous, artisans amricains, disposez. Un prt--lemploi, un prt--faire que vous pouvez actionner tout moment et raliser dans votre performance consciente de fabrication.

Nous pourrions, de manire similaire, voquer le tableau de myriades de conventions sociales et historiques, complexes, qui nous lient les uns aux autres, dont beaucoup remontent des centaines dannes, souvent oublies depuis longtemps, mais toujours prsentes dans notre vie quotidienne. Tous ces contrats, toutes ces conventions qui constituent notre capacit agir socialement et historiquement en tant quintellectuels amricains et europens parlant Anglais, Franais, Allemand, partageant des manires communes de nous habiller, des rgles dchanges entre universitaires et ainsi de suite.

Et, enfin, nous pourrions voquer lensemble tout aussi vaste et complexe de valeurs (personnelles, nationales, internationales, morales, politiques, esthtiques) qui, tout autant que les mots et les outils, constituent notre environnement humain: elles aussi sont l, certaines constamment mises en actes, dautres en arrire-plan, toutes constituant des capacits virtuelles, des aptitudes tre, dcider ce que nous pouvons appliquer tout moment dans nos contrats et nos dcisions. Mais demeurons avec les mots et les outils.

Notez, si vous le voulez bien, trois choses concernant ces stocks de mots et doutils.

Premirement, ils sont tous composs de matriaux naturels: les mots de sons de toutes sortes (ou si vous considrez leurs transcriptions crites, dencre et de papier, ou, sils sont enregistrs, de certains types de codage magntique, dimpulsions lectriques etc), les outils de bois, de fer, daluminium, de tungstne ou de diamant etc

Deuximement, aucun de ces matriaux naturels, du fait quils sont devenus des mots ou des outils, nest demeur tel quil tait dans la nature. Ils sont au contraire transforms et sont alors devenus, en ce qui concerne les sons des signifiants coupls des signifis, et, dans le cas des matriaux naturels, des fabriquants coupls des fabriqus. De plus, signifiants et signifis, fabriquants et fabriqus sont eux-mmes organiss de manire extrmement complexe: dans le cas des mots, ils le sont dans la structure de signification qui sous-tend notre utilisation des mots; dans le cas des outils, cest dans la structure de fabrication sous-jacente notre utilisation des outils. Tout cet immense effort de rationalisation, cest--dire leffort de structuration rationnelle et dordonnancement des sons de la parole et des lments matriels des outils en accord avec respectivement leurs sens et leurs fins est dj l dans les mots et les outils. Cest prcisment parce que le signe et loutil sont dj structurs dans lordre de la signification et de la fabrication quils constituent du prt et susceptible dtre parl, du prt et susceptible dtre employ.

Troisimement, nous nutilisons, en fait, quun petit nombre de ces mots et de ces outils. En tant que locuteurs et auditeurs, vous et moi faisons deux choses la fois: dune part, nous utilisons les mots au moyen desquels nous signifions le sens de ce que nous disons et entendons, dautre part nous partageons ces mots en tant, si vous voulez, que co-locuteurs; et de mme en tant que collaborateurs nous utilisons tous, de fait, des outils collectifs comme ce parquet, ces murs, ce microphone, ce tableau, ces vtements ou encore ces stylos, ces crayons avec lesquels nous technicisons les moyens (lenvironnement construit) que nous utilisons. Et remarquez que les mots et outils nexistent pleinement en tant que tels que lorsquils sont effectivement raliss comme tels. Jusqu ce que nous les utilisions, ils nexistent que potentiellement, comme diraient les scholastiques, cest--dire en tant que capacit dire, travailler. Dans nos performances, nous ralisons ces capacits et les contraignons sadapter aux particularits de la situation conjoncturelle, la situation de parole ou, selon les circonstances, la situation de travail. Et, agissant ainsi, nous les transformons.

Nous avons donc considr ce stock de mots et doutils selon trois points de vue: la nature, la structure, la performance. Voil les trois moments de la dialectique mise en uvre dans toutes les activits humaines, soit en parlant, soit en fabriquant, soit en instituant, soit en rgulant.

Je veux maintenant montrer, rapidement mais systmatiquement, comment la thorie de la Mdiation comprend cette dialectique. Mais auparavant, ouvrons une digression historique afin que vous puissiez mieux situer la manire dont la thorie de la Mdiation traite cela dans le contexte des autres thories contemporaines. Mon intention ici nest pas de discuter ces thories en dtail, bien sr; cest plutt dvoquer lhistoire intellectuelle rcente qui, je crois, vous est dj quelque peu familire. Comme vous le savez, il existe une vaste littrature sur la question.

Parmi les mouvements ou coles ayant domin la vie intellectuelle, en particulier les sciences de lhomme, durant la priode stendant depuis la fin de la Deuxime Guerre Mondiale jusquaux annes 80, aucun peut-tre na domin davantage que le mouvement drivant des travaux de de Saussure et que lon connat sous le nom de structuralisme. De Saussure Troubetskoy, Jakobson, Lvi-Strauss, Lacan, Althusser, Barthes, Foucault, Derrida, pour ne mentionner que les plus clbres, les variantes du structuralisme ont inond des champs aussi divers que la critique littraire, lethnologie, lanthropologie, la sociologie, la linguistique, la psychanalyse, la philosophie, la thologie. Cest un domaine thorique exceptionnellement riche et complexe dont il nest pas question ici de faire le tour.

Toutefois, je voudrais faire plusieurs remarques sur la relation entre ce courant de pense et les travaux de Jean Gagnepain. Gagnepain a grandi dans une France qui venait de dcouvrir Saussure et influence de manire dcisive par les travaux des premiers structuralistes, particulirement Lvi-Strauss et Lacan. Comme Lvi-Strauss, Gagnepain reconnat de Saussure, Freud et Marx comme principaux prcurseurs de ses propres travaux. Comme Lvi-Strauss et Lacan, il reconnat lexistence dune relation dialectique entre nature et culture (quoique ce que lon entend par nature, culture et dialectique puisse largement varier selon les gens qui emploient ces termes). Comme eux, il reconnat que llment structural dans lesprit humain sous-tend les phnomnes, quil nest pas directement accessible la conscience mais au contraire, comme la soulign Freud, quil est inconscient. En mme temps, mme sil a appris de ces auteurs-l, mme sil en a fait son profit, Gagnepain conoit les relations entre la nature et la culture dune manire trs diffrente de la leur.

Par exemple, beaucoup dentre eux prsentent les relations entre nature et culture non seulement comme conflictuelles, mais encore comme mutuellement exclusives. Ce qui est intelligible, pour ces thoriciens, nest pas la nature elle-mme, mais la nature subsume en structure. Ainsi Lvi-Strauss affirmera que la prohibition de linceste et lchange des femmes qui sensuit remplace la promiscuit de la jungle; ainsi Lacan dira que les dsirs naturels et les pulsions nexistent quen chanes de signifiants, acculturs par le langage. En bref, les structures de la parent ou de la signification y sont vues comme autres que naturelles et en conflit avec la nature de telle sorte que le statut de la nature, au travers des diffrentes souches du structuralisme, devient trs ambigu.

Plus important encore, il existe une tension non rsolue, dans la pense de beaucoup de structuralistes, entre les structures que ces penseurs prennent pour objet de leur science et les performances que ces structures sous-tendent et permettent. En termes saussuriens, ces penseurs tendent, comme le fit Saussure lui-mme, insister sur les lments structuraux de la langue (du langage comme structure) et ngliger, quand ils ne les ignorent pas purement et simplement, les aspects performantiels de la parole (du langage comme parole). Par diffrents chemins, cela conduit ce que lon appelle parfois la mort du sujet. Ce qui compte, pour beaucoup de structuralistes, nest plus le sujet conscient, en quelque sorte, et des degrs variables matre de ses actes, mais le systme structural dans lequel se dissout le sujet dans un jeu sans fin dunits relationnelles dfinies seulement par ce quelles ne sont pas. Ainsi, par exemple, Lacan parle de drobade incessante du sujet sous le jeu des signifiants; Lvi-Strauss, de son ct, parle de linconscient comme dun espace vide, pure fonction symbolique. Cette subversion ou lision du sujet a constitu la pomme de discorde entre les structuralistes, dune part, les existentialistes, les phnomnologistes et les philosophes hermneutiques dautre part.

Gagnepain affirme avoir dpass ces rductions du structuralisme et, de mme, avoir dpass la tendance de la pense de certains structuralistes subsumer la nature en structure. La thorie de la Mdiation essaie dexpliquer

a) ce qui est propre la nature animale laquelle les tres humains continuent de participer,

b) les structurations rationnelles de cette nature animale,

c) les performances qui matrialisent, mme si elles les transforment, ces structurations.

En un mot, la thorie de la Mdiation combine ces trois lments que nous avons dgags, dans une tension conflictuelle et dialectique: la nature, la structure, la performance. Toutes trois sont toujours impliques dans toute performance humaine, mme si seules les performances sensibles nous sont directement accessibles. Mais ce qui sous-tend les performances est la fois une nature animale dont nous continuons de participer et une nature toujours dj rationalise et structure, cest--dire une nature transforme en capacits de parler, travailler ou produire, sinstituer comme tre social et historique, restreindre ses dsirs.

Cet aspect de la thorie appel principe de praxis ou encore principe de rationalit incorpore- est le plus dlicat expliquer succinctement et saisir parfaitement, mais il me faut lvoquer brivement pour rendre justice la thorie et fournir une base solide pour nos discussions qui sensuivront. Alors, accrochez-vous!

Voici une piste: la rationalit que nous avons dcouverte dans les phnomnes culturels humains est notre propre rationalit. Ce nest ni Dieu ni la Nature qui ly ont mise, mais nous-mmes, et cela bien avant que quelquun nait song ltudier. Comment cela? Cette rationalit a t mise dans les phnomnes par la rationalit humaine elle-mme, oprant pour ainsi dire en nous et sans nous ou, si vous prfrez, de manire inconsciente, ou plus simplement implicitement. Tel est le lot de la praxis humaine. Merleau-Ponty pensait que cette notion de raison largie tait peut-tre la plus grande dcouverte des cent dernires annes, commune (de manires diffrentes) de Saussure (la structure), Marx (la praxis historique) et Freud (linconscient). Les bases naturelles de nos activits et la structuration de ces bases sont les pr-requis de toutes nos performances; de fait, elles sont dj l avant que nous ne parlions, fabriquions avec nos outils, entrions dans des contrats ou restreignions nos dsirs en nous autorisant actions, sentiments, choix politiques jugs certains comme justes, dautres comme mauvais.

Repensez aux images par lesquelles nous avons commenc. Tous ces mots et les structures grammaticales quils prsupposent, tous ces outils et les structures techniques quils prsupposent, en bref tout ce matriau naturel organis structuralement est dj l avant que nous ne ralisions le signe en parole ou loutil en travail et ce nest que par cette ralisation que lun et lautre existent compltement comme signe ou outil. Sans nos performances, toutes ces structures rationnellement ordonnes de signification, de technicisation, ne resteraient qu ltat virtuel daptitude parler, faire. Cest clair?

Permettez-moi den dire plus.

Le fait que la thorie de la Mdiation dconstruit la rationalit humaine selon quatre modes ne signifie pas pour autant que cette quadripartition est elle-mme ncessairement culturelle. Au contraire, elle est naturelle et nous la partageons avec les animaux. Car sil est vrai que lhomme seul est capable de langage au vrai sens du terme, nimporte quel chat ou nimporte quelle souris est capable de perception et de reprsentation. Le chien se reprsente la vue, lodeur et le bruit du chat, le chat ceux de la souris et ainsi de suite (gnosie). Il en va de mme aux autres plans. Les animaux nutilisent pas doutils au sens propre, mais ils se livrent des activits habituelles de construction, par exemple les castors construisent des barrages, les oiseaux construisent des nids etc (praxie). Les animaux ne vivent ni en socit ni dans lhistoire, mais ils entretiennent et reproduisent leur corps travers les espces et, quand ils vivent en troupeaux, compagnies, troupes, meutes, comme beaucoup le font, ils accdent une sorte de grgarit (somasie). Les animaux nmergent pas la sphre de lthique, au vrai sens du terme, toutefois ils prouvent des besoins, des pulsions et des rpulsions et ils savent les contenir ou les satisfaire (boulie). Ainsi, quoique les animaux naccdent pas la grammaire et la parole, la technique et par consquent lemploi des outils, lethnique et donc la socit et lhistoire, lthique et au comportement moral, ils sont nanmoins capables de gnosie, praxie, somasie et boulie animales.

De plus, les animaux sont galement capables dtablir des relations non immdiates avec les lments de leur environnement.

Mon chien vient moi quand il mentend dire viens!, mon cheval change dallure quand il sent que je le talonne au flanc, les corbeaux ressentent un danger quand ils entendent cro, cro, cro⠻. Les animaux peuvent de cette manire lier deux objets, lun tant indice, lautre sens, dans une activit de symbolisation, et cette reprsentation symbolique a des correspondants aux trois autres niveaux. Un singe anthropode sait utiliser un bton pour cueillir une banane, les oiseaux entrelacer brindilles et bouts de ficelle, les castors entrecroiser des arbustes pour faire un abri. Dit autrement, lanimal peut enchaner deux trajets, lun tant le moyen, lautre la fin, dans une activit instrumentale. Au niveau de la somasie animale, les animaux peuvent sentretenir et se reproduire en liant deux sujets, lun tant le spcimen (individu, lment ou part reprsentative dune classe, dun genre, voire le tout), lautre le type (le groupe taxonomique, particulirement un genre ou une espce), dans des comportements entre espces. En dautres mots, les chats vivent avec les chats, les lphants avec les lphants. Enfin, les animaux peuvent consentir la fatigue de la chasse ou lattente dun partenaire sexuel et repousser plus tard la satisfaction immdiate dun besoin. Ils peuvent donc lier deux projets, lun constituant le prix, lautre le bien, dans un comportement valuatif.

Bien entendu, nous pouvons faire la mme chose, et chez nous le contenu de nos actions peut tre soit naturel, soit culturel. Le renard peut attraper le lapin au prix dune course rapide, lhomme aussi; mais la diffrence du renard, lhomme peut aussi payer dix dollars pour dguster un civet de lapin. Les mcanismes sont les mmes, mais dans le second cas le contenu est culturel et non plus naturel comme dans le premier cas.

Mais prsent, a se corse!

La raison humaine conteste lanimalit, la condition animale laquelle pourtant nous ne cessons de participer. La gnosie, la praxie, la somasie, la boulie, la reprsentation symbolique, lactivit instrumentale, lentretien et la reproduction des espces, le comportement bas sur la valeur, nous partageons tout cela avec les animaux. Cest donc autre chose qui est propre aux hommes et qui intervient identiquement chacun des quatre niveaux o nous humanisons, cultivons, acculturons notre nature. La thorie de la Mdiation appelle cette autre chose linstance de raison qui, suivant des modes diffrents selon quil sagit de dire, faire, tre ou vouloir, conteste rationnellement ou nie notre animalit, et la structure.

La connaissance consciente que nous avons du monde ne concide pas avec la reprsentation animale que nous en avons. A vrai dire, cette manire de prsenter les choses nest pas proprement parler exacte, puisque mme nos perceptions et reprsentations naturelles ne sont ni pures ni purement naturelles, mais plus ou moins contamines par le langage, et elles portent donc notre empreinte. Chez lanimal, lindice et le sens sajustent trs exactement. Pas chez nous: par exemple, nous disposons de beaucoup de mots pour dire une mme chose, ou encore nous pouvons dire beaucoup de choses avec un seul mot. Aucun de nos mots ne sajuste exactement ce quil y a dire, cest pourquoi nous reformulons encore et toujours.

Plus gnralement, nos concepts sont abstraits et universels et non concrets et singuliers comme le sont nos perceptions et reprsentations. Autrement dit, linstance de raison contredit les reprsentations naturelles que nous partageons avec le monde animal et introduit une discontinuit, ou improprit, qui caractrise le langage comme tant autre que la simple ralit naturelle. Cette contradiction, ou ngativit, ou discontinuit cette improprit (Merleau-Ponty parlait de non-sens) - empche les mots de concider avec la chose dire. Tous les mots, disons-le franchement, sont impropres. Ultrieurement, lors de la performance, nous luttons constamment pour mettre les justes mots leur juste place, mais au niveau de la grammaire tous les mots sont fondamentalement impropres, ils ne collent pas aux choses dire. Quoiquil ait mal compris cela, cest ce qui rend compte de ce que Lacan appelle mtaphore et mtonymie et des autres figures employes dans la parole. Le problme de la parole performantielle la rhtorique- est de prendre ces mots du lexique et ces rgles gnrales de la grammaire qui sont impropres et ne concordent pas et dessayer de les faire coller la situation de parole. Cest pour cette raison que nous avons constamment recours toutes sortes de figures de rhtorique: une fois de plus, aucun de nos mots ne concorde exactement avec la ralit dire. Cest galement la frustration qui alimente les rves rcurrents dune langue parfaite!

Similairement, au plan ergologique, les conduites outilles ne concident pas avec lactivit instrumentale naturelle. Les animaux faonnent des objets des nids, barrages, terriers- avec leurs organes naturels tandis que les tres humains fabriquent avec des outils quils ont eux-mmes fabriqus. Loutil contredit le geste naturel de lanimal et le transforme; par exemple nous tournons la vis pour lenfoncer droit, nous faisons avancer la bicyclette en tournant les roues, nous soulevons une charge en tirant vers le bas la corde passant dans la poulie. Nos activits ne sont pas lies aux ncessits naturelles et sont plus conomiques que le travail contraignant de lanimal. Il est plus facile de creuser avec une pelle quavec nos mains, et plus reposant dtre assis confortablement tandis que la voiture ou lavion nous dplacent, que de marcher. Loutil empche la technique de concider avec le trajet, il introduit du loisir en regard du labeur animal, une libert par rapport une activit qui prend entirement lanimal, il nous dispense, nous libre des ncessits de lactivit naturelle. Les outils conomisent du temps et de lnergie, ils constituent une rserve de loisirs. Songez la diffrence entre le rickshaw et la bicyclette ou encore entre les hommes de trait des Mayas et les vhicules roues!

Au plan de ltre, notre condition sociale et historique ne concide pas avec notre tat naturel. L, linstance de raison contredit notre condition naturelle et introduit des ruptures, des sparations qui nexistent pas naturellement. Dans le monde animal, les seules frontires sont celles des corps individuels, indpendants les uns des autres. Culturellement, la Personne introduit des coupes, sparations, fractures, ruptures de toutes sortes: entre classes, gnrations, religions, nations, rgions, professions, styles artistiques. Nous formons de petits groupes et nous nous sparons du groupe principal en constituant des factions, sectes, camps rivaux; et en mme temps une mme personne appartient une pluralit de groupes diffrents, et ce nest pas seulement la politique qui cre dtranges combinaziones.

Ce qui est vrai socialement dans lespace lest galement dans le temps, historiquement. Ct nature, nous ne sommes prsents qu ceux qui nous sont immdiatement co-prsents. Strictement parlant, dirait Gagnepain, seuls les animaux ont des contemporains. Mais culturellement nous excluons de notre groupe historiquement constitu des gens qui sont pourtant physiquement prsents, par exemple des immigrs, des visiteurs trangers, et nous y incluons des gens physiquement absents, soit parce quils sont morts comme Washington, Adams, Lincoln, soit quils sont ailleurs: vous, Amricains, pouvez tre Tombouctou mais voter tout de mme in absentia tandis que ceux qui vivent en Amrique mais ne sont pas amricains ne peuvent pas voter in praesentia.

La Personne nie le sujet naturel et empche que la grgarit animale concide avec la socit humaine, la vie biologique avec lhistoire humaine. En contestant la prsence naturelle du sujet animal, la Personne instaure labsence; en positivant ou en instituant des divergences ethniques de toutes sortes, la personne introduit larbitrarit dans la rgularit de la nature.

Enfin, le comportement thique humain ne concide pas avec la restriction des besoins et instincts animaux. Dans le monde animal des dsirs biologiquement dtermins, linstance de raison introduit labstinence, le non-vouloir, le fait quun bien dun autre ordre peut dterminer la dsir humain, un ordre autoris par la raison humaine, cest--dire une norme rationnelle statuant sur ce qui est bien et adquat pour les tres humains et ce qui ne lest pas. Ici, la Norme empche lthique de concider avec le projet et introduit un critre de bien et de mal l o il ny avait que lapptit animal cherchant sassouvir. Il ny a ni bien ni mal chez lanimal. Chez nous, si!

Cest prcisment cette instance de raison qui constitue la source et le principe de cette ngativit structurale qui oppose limproprit lvidence du percept, le loisir au labeur, labsence la prsence physique et larbitrarit aux ncessits biologiques, la frustration et labstinence lapptit de plaisir. Linstance, en contredisant la ralit naturelle, vide ce qui est plein naturellement et oppose ainsi la ngativit de la culture la positivit de la nature. Pour le dire en termes lacaniens, elle introduit un manque ltre quatre volets, le vide, labsence, la ngativit, au cur de la nature humaine. Ce que Lacan appelle manque ltre, Gagnepain le dconstruit en improprit, loisir, absence, arbitrarit, abstinence. En nous, limmdiatet de la vie est toujours mdiatise par nos Signe, Outil, Personne et Norme. La nature, dit Gagnepain, a horreur du vide, mais la culture lexige. Nous sommes ce vide, ce vide vibrant, ce pouvoir dabstraction qui caractrise nos manires dtre au monde comme celles danimaux non finis.

En mme temps que linstance de raison nie la gnosie, la praxie, la somasie et la boulie animales, elle les structure au moyen dune double organisation: la rciprocit de deux faces et larticulation de deux principes, lun de diffrence (taxinomie), lautre de segmentation (gnrativit). Ici, la linguistique, ou plus exactement la glossologie, sert de modle Gagnepain et il en extrapolera une structuration analogue du tissu de notre humanit aux plans de lergologie, de la sociologie, de laxiologie. Nous navons pas le temps den parler ici. Il suffit de dire que ce qui est en question est le travail de la raison travails, souvenons-nous, inconscient ou implicite: il ne vient pas la conscience, mme si notre analyse scientifique peut le dcouvrir aprs coup transformant les matriaux naturels; par exemple transformant le son et le sens et signifiant et signifi organiss phonologiquement et smiologiquement en structures de signification qui nous rendent capables de parler; ou encore les moyens et fins physiques en fabriquant et fabriqu eux-mmes organiss mcanologiquement et tlologiquement en structures de fabrication qui nous rendent capables de produire, dutiliser les outils. Voil un vaste terrain de recherche scientifique qui fournit le champ dtudes pour ce que la Mdiation appelle glossologie, ergologie, sociologie et histoire, axiologie.

Venons-en au niveau de la performance. Celle-ci va utiliser tous ces ordonnancements structuraux ou dterminismes de raison en parole, fabrication, tre, conduite. La contradiction entre linstance et la nature se rsout dans la performance o nous essayons de rendre conforme rhtoriquement nos mots la ralit dire, industriellement nos outils la ralit faire, politiquement nos personnes aux ralits sociale et historique que nous crons, moralement notre norme aux devenirs dune humanit libre de ses choix thiques. Cest en ces performances-l que consiste la culture humaine, qui nest rien de plus que ce que nous ralisons dans notre parole, notre art, notre histoire, notre libert.

Faisons une pause et soufflons un peu! Le dveloppement prcdent fut laborieux, dautant plus que si je ressentais la ncessit de prsenter cet aspect essentiel de la thorie, je savais parfaitement quune prsentation gnrale, quoique donnant une ide de celle-ci, ntait pas suffisante pour que tout soit bien compris. En aucun cas nous navons atteint ce but. Je serais heureux, si vous le voulez bien, de discuter de tous ces points ultrieurement, mais pour le moment il nous faut avancer. Je ne vais pas consacrer ici davantage de temps aux manires dont linstance organise et structure ses matriaux dans les profondeurs silencieuses de sa praxie luvre, je le redis, en nous et sans nous. Dans le temps qui nous reste, je souhaite voquer ce que la thorie de la Mdiation appelle les paramtres et les vises de la raison, et ensuite essayer de clarifier les relations controverses entre lart et lesthtique.

Mais dabord, les paramtres et vises de la raison.

Nos performances nchappent pas aux contradictions introduites dans les situations que nous vivons par linstance de raison, mais elles les contestent et tentent de les rsoudre, quoique jamais compltement. En laborant notre pense conceptuelle, par exemple, nous nchappons pas lambigut mais nous contestons les ambiguts que nous impose la grammaire (par exemple la polysmie des mots et constructions syntaxiques) et nous essayons de les corriger en tentant de dire ce que nous voulons dire. En manipulant notre outillage, nous nchappons pas la perplexit devant la polytropie que nous impose la technique quoi a sert, exactement? Comment a marche? mais nous essayons de la dpasser en lappliquant la tche en cours. En aucun cas le succs nest complet: tout retour la simplicit de la ralit nous est dfinitivement interdit. En dautres mots, notre situation est toujours problmatique. La grammaire et la technique contredisent la ralit naturelle et nous en loignent dfinitivement. Cest prcisment cette distance, cette absence, cette abstraction, qui nous font penser et travailler et nous y tiennent.

La situation dans laquelle nous nous trouvons en tant que locuteurs ou ouvriers (ou historiens ou juges) est complexe, elle prsente plusieurs dimensions ou niveaux affectant nos performances que la thorie de la Mdiation caractrise en fonction de divers paramtres. Ces derniers nont rien de sacr, ils constituent une sorte de convenance logique, mais ils nous permettent de clarifier les situations auxquelles nous sommes confronts dans la performance.

Considrez la parole. Lun des paramtres est videmment lobjet dont nous parlons. Un autre est le locuteur lui-mme avec tout ce qui le concerne. Un autre est la personne qui nous adressons notre message. Enfin il y a ce que nous pouvons appeler les circonstances encadrant le message ou tout autre performance. Dans le discours scientifique, lobjet est clairement le paramtre prminent, mais jamais le seul. Mme en parlant scientifiquement, je parlerai dune manire diffrente selon que je serai avec un ou deux amis, ou devant une large audience de physiciens et de philosophes. Ou bien je suis trs imbu de moi-mme: combien alors les bavardages excits des adolescents, ou la leon autosatisfaisante du professeur narcissique, sont loin dtre centrs sur lobjet en question, ou sur les auditeurs, et sont entirement ddis au locuteur lui-mme! Les circonstances aussi affectent notre performance: si limmeuble est en feu, je ne fais pas de leon, je crie au feu! De mme si jenvoie un tlgramme ou si jcris un message sur une carte postale. Je parle diffremment dans un prtoire ou dans un bar, dans un auditorium ou un confessionnal. En bref, je prends en compte tous ces facteurs dune manire nuance et diffrencie en prononant mon message, et chaque message est fonction de ces paramtres dont limportance varie selon la situation. Ce que disait Aristote du comportement moral est vrai peu prs pour toutes nos performances: nous devons tenir compte du moment, du lieu, des gens, des murs, et toutes ces circonstances nous pouvons accorder trop ou trop peu dimportance. Il est difficile, disait Aristote, de taper juste, dtre exactement dans le vrai, mais ces paramtres quoique extrieurs la thorie, nous aident clarifier la situation et prciser ce que nous essayons de rendre adquat dans nos paroles, nos travaux etc

Cette lutte dans laquelle nous sommes sans cesse engags lorsque nous essayons de dpasser par la performance les situations problmatiques et contradictoires dans lesquelles nous nous trouvons peut suivre trois voies diffrentes que Gagnepain dcrit comme les vises de la raison. Il discerne ces trois vises diffrentes dans la performance lie chacun des quatre modes de rationalit.

Deux de ces vises sont pratiques, une est esthtique. Dans les vises pratiques, soit nous essayons de conformer notre performance la ralit de la situation, soit nous essayons de conformer la ralit de la situation notre performance. Ou, esthtiquement, nous prenons notre performance elle-mme pour objet.

Considrons le fait de parler et celui de fabriquer.

Dans la plupart de nos conversations et certainement dans le discours scientifique, jessaie de rendre mes mots conformes la ralit de ce que je veux dire. Si je vous dis il fait beau, cest que je pense que mes mots sont en conformit avec la situation. De mme, lorsque jexplique quelque chose comme la thorie de la Mdiation. Voyez mon activit technique: si je creuse des rigoles dans mon champ et les relie une source, cest pour augmenter la productivit de mon champ, et je conforme mon activit la situation courante, la topographie du champ etc Ma vise est, comme le dirait Gagnepain, scientifique dans le cas de mon dire, empirique dans le cas de ma production. Cest une mme vise pratique, celle o jadapte ma performance la situation.

Mais je puis aussi poursuivre une autre sorte de vise pratique: essayer dadapter la situation ma performance. Comme le souligne Bruneau, cest trs nettement ce que faisaient les Grecs lorsquils essayaient dexpliquer des choses quils ne comprenaient pas en les personnifiant. Les nuages flottant sur un tang devenaient des filles des eaux, les Nymphes. Zeus maniait la foudre, les terribles temptes de lEge taient luvre dOuranos. L o ils ne pouvaient justifier lemploi des mots au sens o chaque science sefforce de le faire, les anciens concoctaient une ralit pour les mots quils utilisaient. Gagnepain appelle cette vise pratique de la rhtorique le mythe. Au niveau de loutil, ce nest plus du mythe, mais de la magie. Si mes outils ne sont pas adapts au monde transformer, je fabrique un monde conforme mes outils. Ainsi le tambour battu par lHomme-Mdecine fera-t-il venir la pluie; les danses, les potions et les masques loigneront la maladie ou apporteront la fertilit, ou rendront nos guerriers invincibles dans les batailles.

Ces performances mythiques et magiques ne sont pas lapanage des Anciens ni des Primitifs; elles sont toujours vivantes et enracines parmi nous, comme la science et lempirie. Pensez nos politiciens et leur vocation dun Amrique plus belle et plus fraternelle, du bon vieux temps, du libre-change ou des droits universels de lHomme. Pensez la patte de lapin dans votre poche, ou votre sou ftiche ou nimporte quel rituel suppos transformer le monde non pas empiriquement, mais magiquement. Ce sont encore des manires pratiques de rorganiser performantiellement les structures dont nous dote linstance de raison.

Mais ces performances peuvent se prendre elles-mmes pour vises; la vise nest alors plus pratique, mais esthtique. Par exemple, au lieu de rendre nos mots conformes la ralit dire ou de rendre la ralit dire conforme nos mots, notre parole pourrait simplement tablir des relations aux mots et entre les mots eux-mmes de telle manire que le message ne servirait plus dire le monde, scientifiquement ou mythiquement, mais, pour ainsi dire, servirait se dire lui-mme. Dans le cas de la rhtorique, Gagnepain appelle posie cette vise endocentrique de la raison. Dans le pome, la complexit et lalternance des rimes module le message par la rptition des sonorits. Nous nous souvenons tous dexemples comme le tin-tin argentin des clochettes ou l aboli bibelot dinanit sonore et de milliers dautres. Et, comme le remarque Gagnepain, la rime nest pas seulement affaire de sons (quoique lon ait lhabitude de limiter cela le sens de rime), cest aussi affaire de sens, comme on peut sen rendre compte dans de nombreux pomes en prose o ces rptitions de sens rappellent les refrains des chansons. La rime a la mme racine que le rythme [2]. Le pome organise son propre systme de rimes et de rythmes, et ce sont eux qui le portent et disent son message dans larrangement particulier des sons et des mouvements qui com-posent le pome, cest--dire le font conjointement exister.

Il en va de mme de notre fabrication. Au lieu dadapter loutillage au monde transformer ou le monde transformer notre outillage, nous pouvons tout aussi bien disposer les matriaux et les relier les uns aux autres de telle faon quil nen rsulte aucune transformation du monde, ni empirique, ni magique, mais au contraire quils se transforment eux-mmes en uvre dart. Gagnepain appelle plastique cette vise endocentrique de la raison (de plastikos: qui peut tre model ou moul) [3].

Il en va de mme dans les domaines politique et thique. Notre politique, par exemple, peut essayer de se conformer la situation (politique synallactique) ou essayer de conformer la situation elle (politique anallactique) ou nos performances peuvent se prendre elles-mmes pour vises et simplement clbrer le fait dtre ensemble, ce que Gagnepain appelle politique chorale. Notre thique peut se conformer la situation (casuistique) ou nous pouvons lui conformer la situation (asctisme) ou encore nos performances thiques peuvent elles-mmes se prendre pour vises et se raliser hroquement.

A prsent, je souhaite dvelopper deux points gnraux propos de la vise esthtique de la raison telle que lentend la thorie de la Mdiation, puis conclure en voquant une clarification fondamentale propose par celle-ci, permettant de comprendre ce que lon appelait art dune manire trs confuse.

Il est vident que Gagnepain utilise le terme esthtique dans une acception nettement diffrente de celle de lusage ordinaire. Vous pourriez penser, jimagine, que cet aspect de la performance que Gagnepain considre en termes de vise esthtique de la raison correspond grosso modo ce que lon appelle esthtique au sens large. Mais ce mot d esthtique, en Grec ancien, dsignait la faon dont nous ressentons et nous reprsentons les choses dans lordre de la connaissance et de laffectivit et, cause de cela, lusage ordinaire du mot esthtique tend rduire lesthtique quelque chose que nous connaissons, do la confusion entre laspect esthtique de notre performance et ce que nous en disons. Mais nos performances esthtiques ne concernent pas seulement la connaissance, elles sont impliques aussi, de manire gale, dans nos travaux, nos institutions, nos restrictions. Lesthtique, comme lentend la thorie de la Mdiation, nest pas affaire de savoir (quoique, bien entendu, nous puissions la connatre, la dcrire dans ses divers modes); il sagit plutt dune capacit rationnelle particulire quont nos performances de sauto-structurer de se retourner vers elles-mmes, pour ainsi dire, et de se prendre elles-mmes pour objet, trajet, sujet, projet. Pour Gagnepain, la vise esthtique serait, si cela tait possible, lapoge de notre raison. En suivant cette vise, la raison sauto-structure, sauto-ordonne, joue avec elle-mme et devient laune laquelle elle se mesure. Nos performances esthtiques ne se mesurent pas laide dune autre toise quelles-mmes. Elles sont leur propre mesure.

Quand, donc, votre pome, votre tableau, votre acte moral tombe-t-il au plus juste? Quand il est pleinement lui-mme, dans son auto-accomplissement. Quand il est, comme la soulign Hopkins, son propre achvement. L! L est lachvement de la chose! Cest prcisment ce que Willis Beals avait lesprit quand il ma racont comment il construisait les bateaux pour pcher le homard: il dessine, puis faonne ses moules, puis travaille les lignes de la carne jusqu ce que a tombe pile-poil.

Cela nous conduit au second point. Du point de vue de la thorie de la Mdiation, les vises de la raison ne sexcluent pas mutuellement et notre performance peut en combiner plusieurs la fois. Notre science peut contenir une certaine dose de mythe, nos outils empiriques revtir quelque aspect magique, la politique la plus progressiste avoir des relents de conservatisme. Voyez lhistoire de lart qui voudrait rduire les ouvrages au Signe: cest du mythe. Le charpentier qui nutiliserait uniquement quun tournevis Stanley, ou un tournevis jaune, ou celui que lui avait donn son pre, parce que a lui porte chancesuivrait une vise magique. Songez enfin un Dmocrate ralli de frache date qui demeurerait malgr tout un vieux Rpublicain modr.

Plus important encore pour notre rflexion: la vise esthtique de la raison nest pas indpendante des vises pratiques. Si cela ne portait pas un prjudice considrable notre vision relativement rcente de lArt qui ne considre comme dignes de lArt que les objets nayant aucune vise pratique (eux, et eux seuls seraient des objets esthtiques!), on naurait aucune peine ladmettre. Mais si un couteau sert une vise pratique, empirique ou magique, cela nempche pas lartiste dy exercer aussi une vise esthtique hautement crative: il brunit et grave la lame, il tourne le manche de bois prcieux jusqu ce quil devienne une sculpture harmonieuse, ne se contentant plus de servir la seule vise pratique, faciliter la prise en main lutilisateur. Bien sr, les colonnes dun temple grec servent une vise pratique, puisquelles technicisent la fonction de support quexerce naturellement le sol, mais leurs formes et leurs chapiteaux ouvrs, le rythme soigneusement, amoureusement cadenc de leurs espacements, les jeux de lombre et de la lumire sur la surface diffrents moments du jour, tout cela en mme temps ralise la vise esthtique de tous ceux qui ont construit le temple: architectes, maons, sculpteurs, peut-tre aussi peintres puisque, semble-t-il, certains temples taient peints. Voyez vos chaussures, les boutons de vos chemises, voyez presque tous les objets fabriqus de cette pice: peut-il avoir quelque doute sur le fait que les vises pratique et esthtique de la raison se mlent et coexistent dans les performances singulires qui font exister ces objets?

Il est temps de finir, sinon de conclure. Jai essay de prsenter un aperu introductif de la thorie de la Mdiation en prenant la technologie pour exemple. Au cours de cet Atelier, vous allez dcouvrir, de diverses manires, les dveloppements et approfondissements des sujets que jai voqus. Mais pour le moment, si mes remarques pouvaient vous permettre, vous qui ntes pas familiers de la thorie de la Mdiation, de mieux comprendre que celle-ci propose une nouvelle mthode, scientifique, pour analyser les phnomnes humains, quelle est la fois scientifique et respectueuse de la spcificit de lhumain, quelle considre que la rationalit humaine est une mais diffracte en quatre modes diffrents mais analogues, quelle reconnat quune thorie adquate de la rationalit humaine doit rendre galement compte de manire cohrente de la nature, de la structure et de la performance, trois dimensions de la rationalit humaine que la thorie de la Mdiation comprend en termes de structuralisme dialectique, que la rationalit humaine en chacun de ses modes poursuit trois vises diffrentes, quelquefois seules, quelquefois en conjonction avec dautres, alors je considrerais avoir remport un modeste succs.

Voil une thorie complexe, difficile, voire impossible prsenter en quelques minutes. Mais cela ne doit pas nous surprendre. Ainsi que le souligne souvent Gagnepain, personne nest surpris que la physique contemporaine soit un sujet trs compliqu. Et pourtant la physique ne soccupe que des lois du monde matriel. Combien plus complexes seront nos sciences humaines, une fois que nous les aurons cres. La thorie de la Mdiation nest que le premier pas vers la cration dune vritable science humaine.

 

Merci de votre attention.

 

 

 

 

 



[1] Confrence prononce loccasion du Premier Atelier International sur la Thorie de la Mdiation, Universit Salve Regina, Newport, Rhode Island, aot 2001. Traduit de lAmricain par B. Couty.

[2] Du Grec ancien rhutmos. Rime: 1160. Rime au sens de rythme encore usit en 1520. Rythmique: 1512. (Secundum Dictionnaire Robert) NdT.

[3] Notons que la thorie de la Mdiation utilise ces mots avec prcision; uvre dart, dans lacception usuelle, tmoigne dun profond malentendu, comme nous le verrons infra, sur lart ou le travail de la raison. Pour la thorie de la Mdiation, tout production humaine peut raliser la vise esthtique de la raison. Tout produit humain, mme trs humble peut se prendre lui-mme pour trajet: une chaussure, un plat, un bout de bois grav, un avion Et lorsque cela se passe ainsi, il devient non plus seulement produit de notre capacit technique, mais aussi uvre ou uvre dart. Malheureusement, lusage ordinaire de ces mots ne rend pas compte de la prcision de sens requise ici par la thorie de la Mdiation. Mais peut-tre en ai-je dit assez pour indiquer comment, au plan ergologique et au plan axiologique, la thorie de la Mdiation ruine la distinction spcieuse entre art et engin.




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