Penser la différence de l’enfant

 

Un article de Jean-Claude Quentel ouvre le numéro 132 de la revue Le Débat, publiée chez Gallimard et animée par le philosophe Marcel Gauchet. On sait que Marcel Gauchet, directeur des Etudes à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et auteur notamment de La Démocratie contre elle-même (Gallimard, année 2002) s’intéresse particulièrement à l’éducation et à l’Ecole. Dans cette perspective, l’article de Jean-Claude Quentel, « Penser la différence de l’Enfant », trouvait sa place dans le nouveau numéro de la revue, consacré à « L’Enfant-problème » [1].

Les lecteurs retrouveront sans doute avec plaisir les thèses développées par l’auteur dans L’Enfant et Le Parent sur la spécificité de l’enfant relativement à la Personne, inscrites cette fois dans la problématique très actuelle de l’éducation. En effet, bien que la théorie de la Médiation vise à expliquer scientifiquement la rationalité humaine et non à faire du « human engineering », ses découvertes ont des implications politiques – au sens d’organisation de la cité- et suggèrent, notamment, des formes d’action éducatives.

Celles-ci se démarquent nettement de celles inspirées par des thèses en vogue, mais sans grand fondement scientifique, selon lesquelles l’enfant, qui serait en mesure de faire du lien social, serait confiné dans l’infantilisme par les pratiques éducatives de notre société. De telles thèses instituant une mythique « République des Enfants » finissent par fonctionner comme de dangereux slogans : « l’enfant est une personne » ou « l’enfant est un sujet » nient la spécificité de l’enfant ou, en généralisant à l’excès, l’occultent ; de même, ainsi que l’avait remarqué Hannah Arendt, affirmer sans nuance que « l’enfant a des droits » vise moins à le protéger qu’à « l’émanciper » d’une supposée coercition exercée par les adultes.

En fait, rappelle preuves à l’appui Jean-Claude Quentel, l’enfant est très tôt éthique, logique et technique. La psychanalyse montre que s’il témoigne de son inscription dans l’histoire à travers l’autre qui l’éduque, il fonctionne comme l’adulte, dans ses désirs, à travers le processus du refoulement ; ainsi la psychanalyse, notamment dans ses prolongements lacaniens, réinstalle chez l’enfant la Raison éthique là où elle avait été oblitérée. La Raison logique, le langage, se montre dès lors que l’on prend soin de distinguer le langage de la langue, laquelle n’est que l’usage social du langage ; la « faute », qui révèle pour l’adulte l’ignorance de l’usage, devient critère de grammaticalité en cela qu’elle prouve que l’enfant classe, donc fait des oppositions, et relativise. A « l’inconscient », ou, plus exactement à « l’implicite » éthique correspondent  un « implicite logique » et un « implicite technique » qui se donnent à voir, mais contredits, dans les messages, suffrages et ouvrages de l’enfant comme de l’adulte : la comparaison entre l’enfant et l’adulte ne vaut pas sur ces points-là.

Pour ces trois modes de la Raison, donc, le principe d’analyse ne s’apprend pas. Il convient, en revanche, de l’exercer, de le mettre en œuvre socio-historiquement, c’est-à-dire de solliciter les capacités d’analyse logique, technique, éthique innées de l’enfant plutôt que de le gaver à l’excès de connaissances, de savoirs faire ou de bonnes manières. Se trouve ainsi réhabilité, mais profondément repensée, la « méthode active » naguère employée dans certaines écoles. Toutefois, cela ne vaut pas pour la Raison ethnique car c’est sur ce plan-là que l’enfant marque sa spécificité : la non-émergence à la Personne.

N’ayant pas émergé à la Personne, l’enfant est dépendant de l’adulte avec lequel il ne peut entretenir de rapports de réciprocité. C’est avec l’adulte qu’il développe son être, c’est l’adulte qui est son garant, puisque lui-même ne peut assumer de liens de parité et de paternité, c’est-à-dire  « répondre » sociologiquement. Ce n’est qu’à la puberté (cette période de « latence » freudienne) que se résout ce problème de dépendance, par la « mise à mort » de l’enfant perpétuellement à refaire. Il ne s’agit toutefois pas de « genèse » de la Personne, car dès le départ, l’enfant est dans l’histoire de l’autre : « s’il na pas émergé à la Personne, il n’en est pas moins Personne par l’autre », écrit JC. Quentel. Il doit donc trouver des repères solides en l’adulte, lequel structure pour lui le temps, l’espace et le milieu social, imprime un sens à son existence, « oriente la totalité de son être ».

L’éducation, alors, prend là son sens comme « conduite accompagnée de l’enfant pour le mener au-delà de ce qu’il est présentement, comme au-delà du modèle que l’adulte présente pour lui ». Il s’ensuit qu’il convient de rendre au social son importance : s’il n’instaure pas l’instance qui le fait se les approprier et les transformer, l’enfant s’imprègne des usages de son entourage et de sa société. Il est très exactement en situation d’apprentissage où, contrairement à ce que pensait Piaget et à ce que pensent également les cognitivistes, tout n’est pas affaire d’expressivité ou d’action propre de l’enfant. Les apprentissages ne sont ni « naturels » ni « spontanés », « toute acquisition a une dimension d’héritage ». S’il s’exerce une contrainte, elle se rapproche plus d’une « complicité » entre l’enfant et celui qui assure pour lui la responsabilité que de l’autoritarisme ancien –différent de l’autorité et auquel il n’est pas question de revenir.

 En conclusion, écrit Jean-Claude Quentel, il n’y a pas de dichotomie adulte / enfant : l’adulte est dans l’enfant qu’il imprègne de ce qu’il est, comme l’enfant est dans l’adulte, parce qu’il est rapporté à la dimension de l’adulte qui l’éduque. On ne peut donc insister trop sur les dissemblances ni sur les ressemblances, ni sur une mythique « identité de droit », car l’adulte doit assurer sa responsabilité. Pour cela, il lui faut se garder de considérer l’enfant comme un adulte, et garder à l’esprit que c’est au nom de la société, envers qui il exerce son devoir qu’il éduque. « L’adulte introduit véritablement l’enfant au social ».

 

BC.



[1] Le contenu de ce numéro sera prochainement accessible sur le site <http://www.le-debat.gallimard.fr/>




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