2015

La Fabrication en Questions

Gilles Le Guennec
Éditions du Possible, 10, rue du Boug, 35200 – Rennes

La fabrication en questions

Anti-manuel de la production artistique

Ce  livre de 168 pages imprimé en quadrichromie, inscrit dans une double perspective d’enseignement et de recherche, vise à la diffusion d’un questionnement de formation et de méthode qui a fondé à Rennes 2, d’années en années, de 1984 jusqu’à maintenant, la programmation des contenus des cours-ateliers en arts plastiques autour des rapports de l’art et de la technique. C’est dire qu’il tient à une collaboration entre tous les enseignants qui se sont investis dans cet enseignement d’atelier de « La fabrication en questions ». C’est souligner que cet enseignement continue et qu’il intéresse en permanence, par sa démarche créative, ses propositions d’atelier, ses analyses et ses interrogations, tous les étudiants qui ont choisi ce cursus d’une formation en arts plastiques. L’anti-manuel fournit à cet égard un élément de transition entre les arts plastiques au lycée et dans l’enseignement supérieur.

L’ouvrage est consacré à l’enseignement des arts plastiques, cours-atelier de seconde année de licence sur l’art et la technique. Le propos fait partie des programmes de recherche du laboratoire du département des arts plastiques de Rennes 2, « L’œuvre et l’image ». L’ensemble du département soutient d’ailleurs financièrement ce projet. Transdisciplinaire, ce livre fait principalement valoir l’apport de l’anthropologie clinique médiationniste de Jean Gagnepain dans le contexte de l’université de Rennes 2 de 1984 à 2011. Il est de ce fait en cohérence avec les articles que j’ai publiés régulièrement dans la revue tétralogiques. jusqu’au dernier numéro, n°18.

Un DVD vidéo complémentaire, à joindre au livre, est en cours de réalisation au CREA (Centre de ressources et d’études audiovisuelles) de Rennes 2.

Préambule

Les arts plastiques, en tant que pratiques socio-artistiques, sont reconnus pour manifester de grandes réticences par rapport aux aides proposées par les théories. Implicitement, cette attitude est fondée sur la conviction que trop de clarté dans la pensée n’aboutit, sur le plan des réalisations, qu’à des œuvres insipides, pédagogiques, ostentatoires et dépourvues de réelles tensions problématiques.

C’est dire que nous avançons sur une corde raide en nous engageant dans le sens d’une position qui s’appuie sur des analyses propres au langage. En refusant leur annexion de l’art, comme celle qui eut lieu dans les années 60 à travers une sémiologie colonisatrice, nous allons à l’inverse dans le sens d’une autonomie de l’art. Antienne des mouvements artistiques, il ne s’agit plus de la déclarer sur le mode des manifestes d’avant-garde, mais d’en tirer les conséquences: la raison de l’art reste à découvrir à travers un déterminisme qui n’est pas simplement une exclusion de la dimension politique et social. L’autonomie de référence n’est pas à confondre avec une neutralité politique: l’art fait voir et penser mais il produit aussi des façons d’être et fixe encore des projets de liberté.

Ce sont les avancées de l’anthropologie clinique médiationniste2  qui permettent d’entrer plus avant dans une analyse de l’art qui détient en lui-même une autre analyse. Cet anti-manuel de production ne prétend pas délivrer aux plasticiens en herbe un savoir indispensable à leur pratique plastique, sinon à leur œuvre ; il suggère une autre pratique, distante de la production, focalisée sur ce qui se fait à notre insu lorsqu’on fait quelque chose3 . Autrement dit, ce sont les conditions du faire, limitées elles-mêmes à l’activité, qu’il s’agit d’expérimenter et de montrer dans une production, dès lors, analytique.

Une telle approche risque de décourager ceux qui ont principalement le souci de l’effet esthétique, en accord avec un projet de pédagogie des arts plastiques. Le pari est lancé de les intéresser toutefois à une abstraction de l’art qui revient sur l’art abstrait pour repérer les fondements de l’étiquette du formalisme qui lui est si souvent accolée. En-deçà du produit fini, des processus abstraits sont mobilisés qui mettent en question notre pouvoir faire. Quelles capacités sont ainsi employées avant que quelque chose ne soit fait?

La diversité et la pluralité des processus mises à jour par les découvertes de la pathologie neurologique ne s’accommodent plus d’une technique réduite à un ensemble de moyens ni d’une pratique qui ne connaît qu’une fin intentionnelle, fut-elle inconsciente. Il faut encore sortir d’une matériologie réductrice du matériau, d’une appréhension politiquement empressée du dispositif, analyses critiques offertes par le matérialisme des peintres américains des années 60, les avancées de Support Surface, les analyses structuralistes limitées à la réalité politique et sociale: toutes sont attentives à la seule instrumentalisation de l’art sans montrer fondamentalement ce qu’il fait.

La Fabrication en questions

Ce cours-atelier comporte deux parties complémentaires: l’ergologie, propos visant à désigner les analyses, naturelle et culturelle, qui conditionnent spécifiquement le faire et se manifestent à travers les œuvres, et l’ergotropie, atelier d’exploration et d’exploitation des possibilités offertes par le matériel apporté par chacun, variable d’une séance à l’autre.

Le cours d’ergologie tente de cibler notre attention sur ce qui se fait quand on fait. En conséquence, il fait valoir non seulement les faits qui ont lieu en amont de l’ouvrage comme les rapports au matériel, mais aussi la médiatisation des réalités produites, gestes y compris.

En invoquant les faits, il ne s’agit pas de désigner le travail objectivement, tel qu’il est. L’ergologie ne prétend pas, non plus et à l’opposé, mettre en évidence la technique telle qu’elle devrait être, mais telle qu’elle fait faire, jusqu’à produire les regards et les gestes spécifiques du constructeur ou de l’exploitant. Par ce regard et cette manipulation, informés de l’organisation inhérente à l’activité technique, le monde est une réalité de trajets outillés où les choses font, en réalisant des possibilités disponibles, bref, du «pour agir».

La mécanologie ou la mécanique en questions

La fabrication opposée à la production n’élude en rien le rapport à l’action: l’hypothèse est que l’action et la technique se réaménagent réciproquement, de sorte que l’action est toujours un tant soit peu outillée dans son moyen et sa fin.

Le cours-atelier relatif à la fabrication en question tend à considérer, le processus du travail plastique comme visée et moyen de l’analyse. Dans un premier temps, il met en place une production d’atelier destinée à expérimenter et à faire apparaître l’organisation spécifique du fabriquant, ou élaboration discrète des moyens, en faisant valoir en particulier les analyses liées au matériau et à l’engin.

1- Lobjet de la représentation et le trajet de l’action: les choses comme elles font ; dire et faire

Par la représentation, les choses sont des objets visuels qui s’appréhendent à travers notre capacité d’imagination et de signe: ce sont les choses à dire. Par la manipulation, il s’agit de faire avec les choses qui sont prises alors pour former des moyens et des fins dans des actions.

2- Le réveil des actions fossilisées ; L’action et la chose agissante : le puits d’actions

Par analogie avec le puits de science, toute chose ouvrée, qu’elle soit de l’équipement ou du produit, détient des possibilités dont il s’agit de tester les limites : s’agit-il d’un puits sans fond ? On pourra, en ce sens, manipuler les choses en tant que « pouvoir faire » différencié.

3- Du loisir dans le travail: attention et négligence (le loisir par l’outil et l’attention par l’instrument)

Il y a dans tout travail une part d’inattention, notamment lorsque le geste se fait «machinal», corrigée par des moments de conduite où le constructeur est absorbé par la chose à faire. On pourra insister sur le caractère laborieux propre à l’attention à l’opposé de la légèreté qu’implique la technique.

4- La couleur produite: finalité et moyen

Deux réalités sont à expérimenter: le statut de moyen de la couleur, couche, touche, liquide, solide, pâte, lumière, et la fin visée qui se rapporte aux effets colorés recherchés.

5- Déchosifier le matériau (Matière, énergie et matériaux: la prise est une analyse)

Point important qui conditionne l’abstraction de l’art : la matière n’est pas le matériau. On pourra s’en rendre compte par des manipulations diverses à partir d’une matière ou d’une énergie pour en extraire des pouvoirs utiles et inversement, en réalisant un pouvoir utile à travers une diversité de matières ou d’énergies.

6- Le papier pour des qualités fabriquantes

La production de papier dans tous ses états offrira l’occasion de tester les hypothèses de matériaux et de déterminer plastique_ment des ouvrages correspondants.

7- Lengin, unité minimale de moyen

Notre activité comporte une segmentation qui structure nos mouvements et notre matériel dans le rapport à la prise en main. Des débuts et des fins sont à repérer qui ne rythment pas uniquement l’ouvrage: les conditions de la production sont formées d’unités discrètes: un paquet, un sac, une feuille, une plaque, une barre, une pointe, une pincée, une poignée, un coup, un rayon, un faisceau, etc. Il en résulte un espace et un temps divisé avant même qu’on le divise.

8- La covalance des matières et des énergies: la similarité de matériaux

Des images matérielles rapprochent les matières et les énergies en raison des matériaux qu’ils partagent. La fragilité du verre se communique à celle du vivant, la dureté du métal l’endurcit, la mollesse d’un tissu rejoint la fatigue des corps: on conçoit que l’art puisse ainsi être métaphorique.

9- La covariance des engins: interdépendance des unités de moyens

_A travers l’interdépendance du support et du colorant, la ligature propre à l’écriture cursive, s’expérimente une complémentarité des moyens dont il s’agit de faire varier les facteurs pour appréhender l’importance du fait de leur mise en rapport.

La téléologie ou la fin en questions

En considérant les fins de l’activité, par la même modalité analytique de production que précédemment, on s’efforcera de repérer, de mettre en évidence et d’exploiter la part du fabriqué dans l’ouvrage.

1- La fin déjà là: destination et fonction

La fin est déjà là, organisée par les fonctions techniques, indépendamment de la destination intentionnelle du projet. Le nécessaire n’est pas précisément élaboré pour la chose à faire et le pouvoir qu’il matérialise peut aussi bien contrer la visée de l’exploitant.

2- Quest-ce quune tâche?

Il n’existe pas de tâche en dehors du dispositif qui l’assure matériellement. Mais celui-ci n’assure qu’un fonctionne_ment, il est fondamentalement inefficace.

3- Sous le possible inattendu, un dispositif discret

Il arrive que le dispositif apporte une proposition inattendue, produisant plus ou moins que le trajet visé et autrement.

Il arrive qu’un dispositif ignoré se révèle ou, inversement, qu’on fasse mentalement avec un dispositif qui n’est pas là.

4- La machine, unité d’intégration

Complexité minimum : la machine est une rencontre de dispositifs intégrés et l’appareil, machine chosifiée, n’est pas la capacité de machine qu’elle suppose. En réduisant notre façon de faire au plus simple on implique déjà la complexité de l’unité minimale dans l’activité. Dans la machine, plusieurs dispositifs sont intégrés en une seule unité où l’un ne peut avoir lieu sans l’autre.

5- Les types de machines

Ne pas confondre l’indécision et l’hésitation face à la similarité des machines. Voir les similitudes de fonctionnement d’une technique à une autre, d’un atelier à un autre, cela va dans le sens d’un décloisonnement des secteurs industriels en favorisant un regard fait de résonances d’une technique dans une autre.

6- Les complémentarités des machines et leurs adaptations au chantier

Une suite de machines peut rendre l’action indirecte à tel point que le fait initialement recherché est, sinon perdu, du moins converti en un autre. L’interdépendance des machines peut ensuite s’analyser en enchaînements : ce sont les ajustements, les réaménagements réciproques des machines mises en œuvre qu’il s’agit d’investiguer. De sorte que tel commencement embarque le constructeur vers telle fin, par construction.

7- Interactions et collaboration

Il s’agit d’expérimenter la complémentarité des enchaînements dans le travail à deux: la convergence n’est pas consensuelle en tous points. À supposer que le travail se fasse en accord réciproque explicite, chacun à son insu y va de sa technique et ne peut voir que sa chaîne de complémentarités à adapter au chantier que chacun préconstruit.

8- Fabrication et production

Deux pôles sous-tendent l’activité, de sorte que la conduite oscille entre une tendance à faire prévaloir la capacité technique et une autre donnant priorité au trajet à produire.

La productivité des dispositifs, soit la part de l’outil, est à repérer dans l’ouvrage. Le loisir dégagé par leur fonctionnement introduit la possibilité d’une autre attention, qui peut s’exercer à rendre l’inefficacité utile.

9- Pratique, magique et plastique

Trois modes de production cohabitent quel que soit l’ouvrage à produire bien que le constructeur s’emploie à faire prévaloir l’un d’eux.

Le DVD vidéo

Il comporte trois parties :

・   un atelier expérimental faisant valoir 10 concepts relatifs à l’ergotropie par des manipulations autour de 10 chantiers différents ;

・  mise en œuvre du ratissage à la plage avec Nila, 6 ans et dans l’atelier de Thierry Lapeyre, peintre et enseignant en arts plastiques à Rennes 2 ;

・  Raclage et mélange sans consigne sur plaque de verre avec Nila: d’abord avec raclette, tas de sable et de pigment bleu puis avec pot de liant acrylique.

(2)  Se référer principalement à cette anthropologie n’exclut pas éventuellement une réflexion critique apportée par un autre courant des sciences humaines ou de la philosophie. L’exigence de devoir citer ses sources n’est pas seule en cause ; il y va de la cohérence et de la cohésion de l’ensemble proposé où il reste toujours des points à identifier et à unifier.

(3)  Je reprends ici, en d’autres termes, le principe hypothétique de la formalisation incorporée propre à l’antropologie clinique médiationniste.

Gilles Le Guennec

 




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