Psychanalyse

Cette page est consacre la psychanalyse. Jean Gagnepain expliquait que le champ de la thorie freudienne du dsir couvre peu prs la raison axiologique, notre axiologie au plan IV. La question des rapports de la psychanalyse avec lanthropologie clinique de la Mdiation, notamment lautonomie des plans III et IV, a dj fait lobjet de publications -voir, par exemple, Lthique hors la loi ou ici mme, Thorie de la Mdiation et psychanalyse. Nous reproduisons dans cette page une srie darticles traitant de lanalyse pistmologique de la psychanalyse, mais aussi de sa position au plan III, en tant que service et, cest invitable, de son inscription dans une lutte des places politique.

Les articles seront prsents empils en lifo (last in, first out, comme disent les informaticiens), les plus rcents au haut de la pile. Mais lhypertexte permet de naviguer dun article lautre sans avoir besoin de tout drouler. Les contextualisations et chapeaux des articles sont en bleu; ils ont t ajouts par les administrateurs du blog.

Sommaire:

La prtention au pouvoir au nom de la science

Des mots, des ouvrages, des actes et des normes 10

Des mots, des ouvrages, des actes et des normes 9

Des mots, des ouvrages, des actes et des normes 8

Des mots, des ouvrages, des actes et des normes 7

Des mots, des ouvrages, des actes et des normes 6

Des mots, des ouvrages, des actes et des normes 5

Des mots, des ouvrages, des actes et des normes 4

Des mots, des ouvrages, des actes et des normes 3

Des mots, des ouvrages, des actes et des normes 1

Des mots, des ouvrages, des actes et des normes 2

 

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I. La prtention au pouvoir au nom de la science.

Contexte:

Au dbut de lt 2013, a paru au Luxembourg le projet de loi n6578. Il visait rglementer les pratiques psychothrapeutiques, le mtier des psychothrapeutes. Mais trs vite, on saperut quun puissant lobby de psychothrapeutes se disant scientifiques intervenait auprs du lgislateur pour faire disparatre de facto la psychanalyse des cursus de formation menant aux diplmes projets. Au mieux permettrait-on aux psychanalystes de continuer dexercer, mais sans former de successeurs: Vous serez alors la dernire gnration, cest--dire, commente Jean-Claude Schotte, les derniers qui auraient le droit de se nommer psychothrapeutes et dexercer la psychothrapie, mme accessoirement ou occasionnellement, sans avoir fait des tudes de mdecine ou de psychologie au dpart, et sans avoir ensuite parcouru une formation universitaire en psychothrapie la manire luxembourgeois, ou une formation universitaire quivalente cette dernire.

On ne pouvait mieux, par voie lgislative, tenter de faire disparatre la psychanalyse, ses appareils conceptuels, ses pratiques. Le sort des psychanalystes Luxembourgeois nest sans doute pas isol, il semble que partout en Europe les tenants dune psychothrapie scientifique (cest--dire mcaniste la manire Amricaine, cf. le DSM et ce que lon peut conclure dune veille scientifique approfondie) cherchent simposer. Au dtriment des patients? Au dtriment de llaboration des connaissances? Telles sont les questions qui se posent.

Si politique il y a, explique Jean-Claude Schotte, il y a exercice du pouvoir : il sagit ni plus ni moins dexister, davoir sa place, de la prendre, de limposer, de ne pas disparatre comme les espces en danger. Et il savre que le combat pour exister, au moins chez certains, ne peut tre men quau dtriment dautrui : jexiste, ergo jlimine. Solution simple, et finale, comme on dit autrefois. Jaurais donc pour ma part plutt tendance croire que la politique nest jamais quune manire de faire la guerre, sans lavouer ouvertement.

Pour nous, mdiationnistes, cette polmique (au sens tymologique de polmia) revt un caractre fondamental, car elle impose notamment un ncessaire distinguo entre lexplication scientifique (plan I) et lexercice du pouvoir thrapeutique (plan III). Ils peuvent entrer en synergie, mais ne se confondent pas.

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Les articles ci-dessous prsentent un double aspect: pistmologique et politique. Jean-Claude Schotte les examine et les oppose, la pratique sociale des thrapeutes ntant pas explication scientifique de processus anthropologiques. Pourtant, certains se targuent de pratiquer une psychothrapie scientifique; au lieu dun dbat pistmologique, nous assistons, selon un mot dHubert Guyard, une lutte des places

Ces articles ont t publis principalement sur le blog .psychanalyse.lu

 

10. la recherche de la responsabilit clinique

(Des mots, des ouvrages, des actes et des normes 10)

Quel jeu jouent donc ceux qui se prsentent comme des praticiens scientifiques? Certains soumettent les patients aux exigences mercantiles dutilisation rationnelle des ressource humaines; dautres, plus nafs, se voient comme entraneurs (coaches) dans une comptition o les meilleurs gagnent et les autres sont limins. Tous semblent baigner dans une idologie no-librale qui na rien de libral mais tout de monopolistique. Tmoin linflation de nouveaux troubles dans les versions rcentes du DSM et de la CID et, de manire concomitante, celle des drogues psychotropes produites par les trusts pharmaceutiques. On finit par tout mdicaliser, du deuil prolong lenfant turbulent. Il ne sagit nullement du libralisme classique, o le march est soumis des cadres lgaux, mais dune marchandisation universelle o tout est livr concurrence, certes, mais o la concurrence elle-mme dprit avec la complicit des tats et devient monopole. Faut-il que le clinicien soit dupe de cette idologie? se demande Jean-Claude Schotte. O serait alors sa responsabilit? Pour tre responsable, le clinicien doit accueillir et accompagner le sujet, lui offrir un espace et un temps investir dans un rapport interactif avec lui, laider explorer ensemble comment sexerce habituellement son autonomie. Cela demande du temps, un temps clinique qui nest pas calculable, jamais ni nulle part.

On peut tre efficace en tant que psychothrapeute scientifique, cest--dire: tre un bon redresseur de bilans symptomatiques parfaitement superficiels. On peut mme tre un excellent manager dun capital humain jusqualors contreproductif.

Mais cela nempche pas quon soit un pitre clinicien quand-mme, soit: un professionnel immunis contre les effets du transfert sur sa propre personne et sourd ce qui essaie de se nouer lors des rencontres avec le patient.

Whats in a name?

Certains psychothrapeutes se prsentent comme scientist practitioners. Cest bien beau mais quelque vigilance est requise. Le risque que la pratique clinique se transforme en administration de la sant au prix dune une attitude impersonnelle et objectivante envers les patients nest pas imaginaire. On ne doit pas stonner que certains psychologues actifs dans les ressources humaines et certains mdecins du travail actifs dans des grandes entreprises ont limpression quon veuille leur forcer la main pour quils se conduisent non comme clinicien mais comme manager du capital humain et quils se mettent au service dune conomie de march par la soumission aux exigences dutilisation rationnelle des ressources.

Dautres sont plus ingnus et saffichent comme coachs. Sounds good. Cest plus la mode et a fait moins prtentieux. Mais ils devraient quand-mme se demander quel jeu ils jouent. Cette mtaphore est reprise au monde des sportifs performants et puis celui des managers entrepreneuriaux. Elle passe mieux chez le commun des mortels quune thorie conomique ardue sur le fonctionnement du march libre ouvert toute concurrence une thorie dont on ne sait dailleurs pas trop bien si elle explique quelque chose ou si elle propose un impratif moral pour en faire un programme politique. Mais la mtaphore nest pas gratuite. La sant nest pas un sport de comptition o les meilleurs gagnent et les autres perdent et nont qu imiter les gagnants ou dgager. Et ce ne sont pas les beaux discours humanistes de circonstances dont saffublent les pseudo-cliniciens qui rsoudront le problme.

Je me demande si certains psychothrapeutes ralisent quel point ils peuvent baigner dans les vidences pourtant trs discutables dune certaine idologie conomique, nolibrale.

Lombre dune idologie

Les excs de la qute de rentabilit sont connus.

Des clochards qui sont en fait des psychotiques la rue depuis quon a rduit le nombre des lits lhpital, cela existe. Des patients qui doivent se contenter de consultations en ligne sans pouvoir rencontrer quelquun en chair et en os, cela existe. Des psychothrapeutes et psychiatres qui sont plus proccups par leur check-list et par la prescription de mdicaments quelle impliquera que par la matire vive et incontrlable quest leur interlocuteur, cela existe. Des nouveaux troubles dans la dernire version du DSM et de la CID qui rpondent uniquement aux besoins dun gant pharmaceutique avide de trouver acheteur pour son nouveau psychotrope, cela existe. Le deuil tout fait normal par exemple qui devient un trouble soigner ds quil excde quelques jours, cela existe. Des enfants bruyants et drangeant par exemple qui traversent une phase difficile pendant laquelle quelque chose cherche se rorganiser, mais que lon dclare malades et que lon cherche neutraliser en diagnostiquant dabord un trouble dhyperactivit et de dficit dattention et en administrant ensuite une dose de Ritaline bien calcule pour ne pas devoir se poser dautres questions en tant qucole, entourage familial et socit, cela existe. Tout cela existe, et la raison est toujours la mme: on va rationaliser les soins, mieux grer les problmes, tre plus efficace tout en limitant les cots. Voil une ide peu raisonnable, parce quunidimensionnelle, de la raison, conomique plus quautre chose.

Homo oeconomicus

Permettons-nous un petit dtour avant de rinterroger la responsabilit du clinicien.

Il ne faut pas confondre lidologie nolibrale avec une thorie du fonctionnement du march dont la mise en application peut en effet crer une croissance conomique pour le bien matriel dun grand nombre dindividus ? condition quelle soit assortie par les pouvoirs politiques dune panoplie de mesures interventionnistes, variables en fonction des diverses situations concrtes (la Chine produit, oui et elle crot, oui mais elle a par exemple aussi protg son march, notamment au niveau des investissement trangers dans le pays).

Cette idologie nest pas ne avec Adam Smith, auteur de lInquiry into the nature and the causes of the wealth of nations mais aussi dune Theory of moral sentiments selon laquelle lintrt de lindividu englobe la recherche du respect dautrui par cration dune sympathie des sentiments. Elle est ne beaucoup plus tard, avec Friedrich von Hayek (admir par Ronald Reagan et Margareth Thatcher) et avec Milton Friedmann (conseiller dAugusto Pinochet). Largement rpandue elle a t embrasse par des dmocrates aux USA (Bill Clinton) et par des sociaux-dmocrates en Europe (Tony Blair). Elle est populaire dans des pays dmocratiques o la libert politique est garantie mais aussi dans dautres dirigs par des autocrates (la Turquie et la Russie) et par un parti unique (la Chine). Elle est trs critique mais elle ne rencontre toujours pas dopposition politique durablement organise dans un monde global et multipolaire qui enchane les crises conomiques avant mme sen remettre.

Cette idologie ne remet pas fondamentalement en cause la soumission de la vie en commun aux impratifs dune rationalit instrumentale (Zweckrationalitt) certes efficace en ce sens quelle produit des marchandises (certaines ncessaires et dautres ridicules), mais en dfinitive dangereusement dispendieuse quand-mme, parce qucologiquement destructrice et socialement dltre. Elle cherche transformer le champ politique en rgulation managriale, lacte de gouverner en bonne gouvernance. Elle prne la priorit des droits du libre march sur les autres droits. Et elle demande lapplication des principes du libre-change en tout domaine dactivit.

Cette idologie veut faire croire que ltat lui-mme, jug responsable en sa version moderne, actuelle, de crer et maintenir un environnement propice aux entreprises et autres acteurs qui contribuent effectivement la vie en socit, tant par les services quils rendent que par les impts quils paient, doit fonctionner lui aussi comme une entreprise. Mais attention, entendons-nous sur ce que cela veut dire. Il nest pas demand que ltat contrle certains secteurs dactivit conomique jugs stratgiques (comme cest le cas par exemple en France mais beaucoup moins en Allemagne). Il est en revanche exig que des ressources et des services jusqualors jugs du ressort des pouvoirs publics soient privatiss et traits comme des marchandises dont le prix est tablir sur un march concurrentiel sans restrictions: leau par exemple, et des terres protges mais riches en matires premires; et puis lducation, les transports et la sant. Cela nest plus de lconomie, mais de lconomisme, la rduction de lhumain lhomo oeconomicus[1].

Cette idologie sape le sens des responsabilits et promeut la rivalit. On ne peut toutefois pas dire que cette idologie soit immorale. Car elle demande des sacrifices et des corrections interminables. Aujourdhui Max Weber aurait sans problme pu crire un nouveau chapitre sur lesprit du capitalisme: asctique peut-tre (en ce sens que le capitaliste nest pas libre de cder toute envie qui le prend mais doit lui aussi poursuivre ses efforts sans relche sous peine de se faire bouffer par les concurrents) mais surtout maniaque, sans rpit ni promesse dau-del cleste; et passablement hypocrite.

Sil fallait croire ses aptres, il suffirait de sy mettre pour russir. Les pauvres sont pauvres parce quils nentreprennent pas, parce quils se grent mal, parce quils ne sont pas flexibles, parce quils ne dmnagent pas, parce que cest des fainants qui refusent de sadapter. Lidologie no-librale veut enchanter le monde par des discours mritocratiques, sauf que ses plus ardents dfenseurs savrent trop souvent tre des ploutocrates qui profitent du systme. Ils sarrangent pour chapper aux rgles qui valent pour les autres, les rgles fiscales par exemple (cest lgal, rtorquent-ils, alors ne parlons pas de responsabilit et surtout pas de lgitimit). Ils font du lobbying intensif pour ralentir et mme arrter des rformes ncessaires face aux ingalits sociales et aux dgradations cologiques. Ils utilisent leur capital relationnel pour obtenir quantit de faveurs: des marchs publics juteux ferms aux autres, des subsides lexportation, des fonds de recherche communs pour le dveloppement de technologies nouvelles, et des exemptions de taxe temporaires qui leur permettent de tuer la concurrence et dinstaller des monopoles. Ils laissent volontiers tomber ceux qui ne savent pas suivre alors quils ne leur offrent que des boulots de merde sans contrat fixe et insuffisants pour vivre une vie dcente. Et ils glorifient lentrepreneuriat priv et laustrit publique. Tout cela pour que des bnfices absurdement immenses soient accumuls par des minorits, alors que les peines et les pertes sont largement socialises comme on a pu le voir lors de la crise financire de 2007 et depuis travers toutes sortes de leaks. Certains dentre eux toutefois se rachtent. Ils investissent lhumanitaire, ils font de la charit. Ils consacrent des millions aider les pauvres. Mais il ne faut pas demander do viennent les millions et pas esprer quils vont laisser les pouvoirs publics dcider comment les utiliser. Ils gardent le contrle.

La responsabilit du clinicien

Revenons maintenant notre clinicien. Et posons la question que les adeptes de lefficacit ne posent pas: faut-il vraiment que le clinicien soit dupe de cette idologie? Doit-il vraiment se fliciter de travailler efficacement avec tout ce que cela implique, notamment la soumission de champ de la sant mentale aux lois du march? Ne ferait-il pas mieux de questionner les pratiques diagnostiques (la comptabilit des symptmes) et les stratgies dintervention (le redressement aussi avantageux que possible du bilan des symptmes) quon lui a inculques pendant sa formation en lui faisant croire quil va exercer la psychothrapie scientifique?

Mais que dire alors de la responsabilit du clinicien?

Pour tre responsable, il doit accueillir et accompagner celui que mes collgues psychanalystes ont lhabitude de nomme le sujet. Or le respect de ce sujet nest possible que si la personne en question ? cest le cas de le dire ? dispose dune aire o agir: un espace et un temps articuler dans le rapport interactif, un nomos. Il faut quon ne lui assigne pas demble une position lexclusion de toutes les autres possibles.

En rgle gnral la prise en charge nimplique pas que lautonomie (toujours relative celle dautrui) de la personne qui dbarque avec une demande plus ou moins articule ou encore construire, soit annule par le clinicien. Elle demande bien davantage que le clinicien et le patient puissent chemin faisant explorer ensemble comment cette autonomie est habituellement exerce. Il faut que le patient puisse se situer parmi les autres gens (avec plaisir ou son corps dfendant) et y jouer ses rles (favoris ou dtests). Cela est dautant plus ncessaire que le patient commence par-l si on lui en laisse loccasion mais commence par-l sans trop sen rendre compte. Il est alors petit petit confront ce que le clinicien lui en renvoie, et il pourra ventuellement mais aprs tre pass par-l seulement, se forger une identit un peu divergente et plus ou moins se dcaler par rapport son rle habituel.

Je crois personnellement que lon peut tre professionnellement responsable envers les patients sans privilgier le point de vue de l’efficience, par exemple en se forant de les couter leur rythme sans intervenir pour acclrer le pas. Le temps du patient, le temps plus prcisment du poids de son enfance, na rien voir avec les calculs cots-bnfices de la scurit sociale gre par une administration, mme l o on lui aurait trs exactement inculqu cette maxime selon laquelle le temps est une chose coteuse quil faut mettre profit sans perdre du temps. Ce temps clinique n’est pas calculable, jamais ni nulle part. C’est peut-tre frustrant, mais c’est comme a. Et il faut une certaine honntet, et mme beaucoup dhumilit, pour reconnatre que le clinicien ne matrise pas la situation clinique, mme sil en est un des acteurs.

On mobjectera que le travail typiquement analytique dcoute poursuivie face aux ternelles rptitions ancres dans lenfance, est coteux et rserv aux nantis. Ce nest pas gratis, mais rserv aux nantis, non, car le prix est aussi affaire de ngociation quand il faut. Et il y a des gens qui tiennent interroger ce qui leur arrive et paient le prix pour ce faire de manire rgulire. Et ce ne sont pas forcment les plus nantis. Ils prfrent dpenser de largent cela plutt qu autre chose. Ils prennent le temps.

poursuivre.

 


[1] Je tiens remercier Thierry Simonelli pour la srie radiophonique Homo Oeconomicus prsente lautomne 2016 la radio luxembourgeoise 100.7. Il y claire les fondements et les transformations de lconomie du march, et leurs rpercussions dans le champ de la sant mentale.

Sommaire

9. Efficace mais sourd

(Des mots, des ouvrages, des actes et des normes 9)

La seule observation des symptmes quon nomme sans les expliquer par des thories soumettre lpreuve exprimentale ne constitue pas une thorie scientifique des maladies mentales. Les manuels statistiques (DSM et CID) guident dans le choix de la mthode thrapeutique la plus apte amliorer rapidement le bilan des symptmes plutt qu gurir de la maladie: ce sont des outils dadministration, comme on la vu. Le malade se trouve ainsi pris dans une vise conomique: lhumain apparat comme une machine productive dont on rpare les pices sans tenir compte de la totalit dialectique du sujet reconstruire. La question du sens de la vie humaine (…) est rduite la seule ralit conomique: le sens, cest le prix du march. Corollaire: il y a des troubles qui ne valent pas le cot parce quirrparables ou trop dispendieux traiter. Tel semble tre le credo des caisses dassurance-maladie. Que reste-t-il de la situation clinique lorsque les impratifs conomiques risquent de pervertir la rencontre du clinicien et du patient? Limpratif defficacit conduit le thrapeute ngliger son rapport personnel, transfrentiel, au patient en ngligeant toute rsistance. Or lenjeu est autre: reconstruire une histoire partageable, le sujet essayant de dchiffrer ce qui lui arrive et de se replacer dans un rseau relationnel dont les fils ont t rompus. Et cela demande du temps.

La science nest pas le plonasme de lexprience, disait Gaston Bachelard[1]. Et ce nest pas le traitement statistique des soi-disant donnes de lexprience qui arrangera les choses, je crois. Lobservation rcurrente de symptmes plus ou moins concomitants quon nomme sans les expliquer au moyen dhypothses quon met lpreuve la mesure dune mthode exprimentale, nest pas prendre pour une thorie scientifique des maladies mentales. Et elle napprend pas grand-chose qui puisse clairer partir des maladies qui sont le propre de lhomme ce que cela veut dire, vivre la manire dun humain.

Lutilit du DSM et de la CID est ds lors surtout administrative: il est commode que des psychothrapeutes et psychiatres dont les services sont susceptibles dtre rembourss par des caisses de maladie puissent sappuyer sur une convention pour diagnostiquer dabord, dcider dun traitement en consquence, tablir ensuite combien de temps cela devrait prendre et donc coter pour en finir avec un trouble ou plus modestement viter quil nempire, et communiquer enfin la chose aux administrateurs de lassurance maladie.

Mais quarrive-t-il au clinicien qui emploie ces outils? Il devient un expert-comptable des symptmes: il les observe et les nomme, il les compte, et il cherche en diminuer le nombre pour que le comportement du patient puisse nouveau tre dclar normal. Et cela ne sarrte pas l.

Lutilisation rationnelle des ressources

Car ce professionnel ne doit pas seulement pouvoir dire aux administrations publiques ou prives combien de sances de traitement sont ncessaires en fonction du trouble en question. On attend aussi quil choisisse parmi dautres possibles la mthode psychothrapeutique qui est la plus efficace en fonction du trouble: celle qui amliore au maximum le bilan des symptmes de tel ou tel trouble avec un minimum de dpenses[2].

Lattitude adopte envers le malade est donc au moins partiellement dtermine et mme potentiellement rgie par une exigence conomique. Il ne faut pas grand-chose pour que le prsuppos malade soit uniquement envisag comme une entreprise sous-performante dont il faut assainir le bilan symptomatique. Le trouble ou disorder dont il souffre nest alors rien dautre quun obstacle au fonctionnement efficace du march du capital humain. Chaque humain apparat ainsi comme un assemblage doutils potentiellement performants que lon rpare bout par bout sans prise en compte de la totalit personnelle constituer et reconstituer au cours dune histoire partage plus ou moins dramatique et passionnelle. Cest un individu dbarrass de conflits psychiques, aurait dit Freud, mais je prfre dire: sans aucune des contradictions qui sont le propre de lhumain. Et son intrt individuel sur le march lui suffit comme motif dans la vie en socit.

Dans cette perspective le psychothrapeute devient un manager appel la rescousse dune entreprise qui narrive plus se grer elle-mme: il doit utiliser au mieux les ressources limites de la scurit sociale ou de lassurance prive pour gurir un acteur conomique dun dsordre qui entrane des cots contreproductifs sur le march de lemploi. Il faut liminer ces pertes pour que cet acteur conomique puisse nouveau tre rentable. La question du sens de la vie humaine, extrmement multivoque au regard des sciences humaines, est rduite la seule ralit conomique: le sens, cest le prix du march.

Le psychothrapeute et le patient ne sont videmment pas les seuls acteurs conomiques au travail dans ce contexte. Sils ne se conduisent pas en bons conomes, ils peuvent tre srs et certains que le gestionnaire du secteur public ou priv leur mettra une limite: remboursement, oui, mais pour 10 ou 20 sances seulement par exemple, et seulement pour faire ce qui a t prvu mme si autre chose pourrait tre souhaitable ou ncessaire pour la personne en question[3].

Compte tenu du fait que quantit de troubles sont rpertoris, toujours davantage dune version la suivante du DSM, il ne faut pas tre tonn que certaines personnes, qui raisonnent uniquement en termes conomiques et qui rduisent la question du devoir civique celle de la rentabilit, en arrivent une conclusion plutt radicale. Celle-ci leur semble vidente mais elle ne lest pas pour ceux qui largissent lhorizon de la responsabilit. Cette conclusion est quil y a des troubles qui nen valent pas le cot: trop cher, laissons tomber, ingurissable, irrparable, tant pis pour la personne en question. La pression vritable que subissent les systmes dassurance maladie dans nos pays o les populations vieillissent a dj donn lieu plus dun dbat en ce sens, dans le domaine de la sant mentale et de la sant tout court.

Quand lhypocrisie tourne la perversion

Je noserais pas prtendre quun clinicien qui travaille lintrieur du systme administratif esquiss, ne puisse pas tre assez judicieux et assez malin pour sy prendre autrement quil ne lannonce officiellement. Il pourrait jouer le jeu et se prsenter comme un redresseur efficace des bilans symptomatiques, alors quil ne cherche en fait qu rencontrer une personne en chair et en os pour travailler avec elle et humaniser son monde. Mais la manire dvaluer et dintervenir qui lui a t inculque en lui faisant croire que le recours au DSM ou la CID est inluctable, zwangslufig, ne ly aide pas. Et le contexte institutionnel des caisses de maladie ne lui facilite certainement pas la tche.

Je veux bien admettre quune certaine hypocrisie fasse partie de la vie en socit en ce sens quon peut et mme doit montrer plus dun visage selon les circonstances. On ne parle pas son gosse comme son patron, par exemple. On peut donc parler comme-ceci la caisse de maladie et comme-cela son patient. Mais cela devient tout fait absurde et ridicule quand certains acteurs prtendent exercer de la psychothrapie scientifique alors que les autres seraient des charlatans. Et quand ces mmes prtentieux zigotos se prennent pour des gendarmes et veulent faire taire tous ceux qui ne se sentent vraisemblablement pas sous lempire du Zwang doutils statistico-diagnostiques. Et ce dautant moins que ces outils se prtent comme merveille au mangement du capital humain. Oserait-on prtendre que la situation clinique en est encore une quand les exigences conomiques risquent tellement de pervertir la rencontre du clinicien et du patient?

Efficace mais insensible au transfert

Certes, on ne peut pas ignorer la question des cots assumer par la communaut une fois quon rend des soins psychothrapeutiques remboursables. Mais on ne peut pas non plus ignorer que limpratif de lefficacit conduise inluctablement le psychothrapeute ngliger son rapport personnel au patient, un rapport qui est transfrentiel. Il ne peut accueillir ni travailler le transfert (die bertragung) car il est format pour ne pas perdre son temps soccuper dune vieille histoire forcment complique et charge daffects. Il ne faut pas que celle-ci fasse irruption dans son cabinet sous forme de rptition (die Wiederholung). Il ne faut pas quon en explore les tenants et aboutissants pour en rendre possible une appropriation plus supportable. Non, il vaut mieux aller droit au but en excluant davance toute rsistance (der Widerstand). Le psychothrapeute scientifique fait donc exactement ce que le psychanalyste et dautres cliniciens ne font pas.

Efficace mais sourd lhistoire qui se noue

Plus radicalement encore, je ne vois pas comment le psychothrapeute manager de capital humain pourrait tre attentif quelque chose qui est indispensable la vie en socit mais qui fait cruellement dfaut certaines personnes: non pas les preuves morales plus ou moins dramatiques que lon peut subir travers toutes les histoires de la vie quon veut ou quon doit, mais la mise en forme elle-mme des pisodes de cette vie en histoire partage au sein dune communaut dacteurs sociaux.

Ds quil sort du champ des psychopathies et nvroses pour rentrer dans celui des perversions et des psychoses, tout clinicien rencontre des patients bien diffrents des psychopathes et nvross. Toutes ces personnes souffrent, mais pas pour les mmes raisons. En cas de perversion ou de psychoses, elles sont en proie diverses sortes de dpersonnalisation. Lenjeu de leur travail dhumanisation nest pas dintroduire quelque mesure dans un monde de surconsommation sans frein. Et il nest pas de prouver le drame scandaleux qui les rvolte ni de corriger le drame coupable qui les accuse, pour quils puissent en dfinitive lcher prise quelque part et se dcider en arbitrant le conflit entre pulsions et retenue thique autrement.

Le problme est ailleurs. Il sagit de socialisation, ni plus ni moins. Il sagit de participer lhistoire (das Geschehen), den avoir une – une qui soit partageable avec dautres acteurs sociaux[4]. Il sagit de construire une histoire un tant soit peu consistante, avec un pass qui nimmobilise pas et un avenir o lon puisse agir en se dplaant plus ou moins dans un ensemble fort complexe de rapports sociaux.

Cette histoire nest pas l delle-mme. Il nous faut chacun la crer ex nihilo par lintroduction dun point de vue arbitraire, par une espce de fiction qui accorde ou non le poids dun vnement une masse de choses qui se passent et qui nous ont marqus et qui sont ensemble susceptibles dtre vcues comme une fange mortelle o lon est embourb dfaut davoir pu y mettre de lordre. Qui sont les acteurs de cette histoire? Et que font ces acteurs? Voil les questions dont ces patients essaient de parler. Tout se passe comme sils essayaient dmerger eux-mmes et aux autres. Leur parole adresse eux-mmes, quelquun dautre ou un absent sert relater une histoire (eine Geschichte). Cest un travail difficile et interminable puisquil faut identifier et dmultiplier des personnages, des lieux et des moments: choisir ceux qui comptent et mettre lcart les autres, composer lensemble pour chapper au vide, au chaos ou lempreinte que lon a vcu jusqualors sans avoir pu ngocier les positions quy occupent les uns et les autres.

Rflchissez un moment et permettez que je vous demande ceci. Navez-vous pas rencontr des gens dans votre travail dont vous avez vraiment limpression quils sont littralement en train de natre la vie en socit en rcapitulant dune manire tout fait personnelle et jusqualors impossible la vie qui a t la leur, qui est la leur, qui pourrait tre la leur lavenir? Navez-vous jamais travers des sances en essayant de comprendre de qui certains patients sont en train de parler dans la plus totale confusion? Navez-vous pas entendu comment ils essaient de dchiffrer ce qui leur arrive, ou plus exactement, de relater les gens qui leur arrivent et sous lemprise desquels ils existent peine mais par rapport auxquels ils sont justement en train de se positionner, un petit peu la fois? Moi si. Et croyez-moi: je nai pas de temps pour moccuper de leur bilan symptomatique si je dsire tre leur coute et y comprendre quelque chose.

On sait que la tentative de constituer son histoire peut dans certains cas prendre lallure dun dlire. Mais on sait aussi que le spcialiste du rtablissement du bilan symptomatique se hte de neutraliser ce dlire quil prend pour un symptme ngatif sans mme se demander de quoi il y retourne. Lhistoire des patients, ce nest pas son affaire. Il a ses questionnaires. Et il a t entran scientifiquement pour intervenir sans gaspiller les ressources. Pourquoi couter et saventurer au-del de lactualit des symptmes? Pourquoi ninterviendrait-il pas directement sans sintresser lhistoire du patient, pleine de pripties dramatiques chez les uns ou constituer chez les autres? Pourquoi se compliquer la vie et faire face au fait que ces symptmes nont pas tous le mme statut, que langoisse du nvros compulsif par exemple nest pas du tout celle du schizophrne, que le symptme angoisse nest que cela, un symptme et non un fait scientifique mme si on lui accorde une valeur sur une chelle de zro dix? Pourquoi sencombrer de ce que les psychanalystes ont la coutume dappeler le sujet? Les chiffres, a suffit: cest neutre et objectif; et en plus cest pratique pour les gestionnaires. Ben oui.

poursuivre.

 


[1] Gaston Bachelard, Le rationalisme appliqu, Paris, Presses Universitaires de France (collection Quadrige), 1986 (1re d., 1949). p. 37-38

[2] La prfrence pour telle ou telle mthode psychothrapeutique face tel ou tel problme serait lgitime en vertu des mta-tudes statistiques qui comparent lefficacit respective des mthodes. Je dis bien serait, car on oublie volontiers plusieurs choses quand on affirme cela. Par exemple le fait que certaines approches psychothrapeutiques ne sont pas directives et ne peuvent nullement tre values sur la base des mmes critres que celles qui le sont. Ou encore le fait que quantit de mthodes nont jamais t values: il nest pas prouv quelles sont inutiles, ni dailleurs quelles soient nocives. Pour plus de dtails ce sujet voir Schotte J.C., Freud un indispensable tranger. Still lost in translations 1, Paris/Norderstedt, Books on Demand, 2015, p. 24-25.

[3] Exemple: en Allemagne la psychothrapie dinspiration psychanalytique remboursable par les caisses de maladie des divers Lnder ne peut actuellement prendre que 3 formes. Pour des raisons purement conomiques chacune delles indique les limites du traitement: voil ce que vous pouvez encore faire, voil ce que vous ne pouvez pas faire. Un problme au travail? Daccord, parlons-en, mais il est interdit de revisiter votre histoire familiale et de sappesantir sur lenfance de votre pre par exemple Les psychanalystes qui ne dterminent pas davance ce qui sera travaill ou non, en sont ncessairement arrivs la conclusion que pareille psychothrapie dinspiration psychanalytique na en fait plus grand-chose voir avec la psychanalyse. Et ils sont pessimistes quant lavenir de leur discipline en Allemagne (voir Hartung T., Hinze E. et Schfer D., Wie viel Richtlinie vertrgt die Psychoanalyse? Eine kritische Bilanz nach 50 Jahren Richtlinien-Psychotherapie, Giessen, Psychosozial-Verlag (Bibliothek der Psychoanalyse), 2016.

[4] Jentends par histoire le compromis aussi ncessaire quinachevable entre deux modes dtre: 1. ce qui se passe ici et maintenant, ce qui se prte la mmorisation cumulative dun individu habitant un corps stable parmi des tres humains qui sont semblables lui mais qui sont par ailleurs des anctres qui lui transmettent un hritage social historique singulier dune part; et 2. le point de vue arbitraire proprement fictif mais certainement pas hallucinatoire que chaque acteur social peut introduire lui-mme lencontre de tout ce dont il a t imprgn dautre part. Voir ce sujet Guyard H., La plainte douloureuse, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2009, p. 113-149.

Remarque: la plupart des psychanalystes de langue franaise, enseigns par Jacques Lacan, diraient ici que lenjeu est ladvenue du sujet ou lmergence au Symbolique. Celle-ci nabolit pas la vie Imaginaire mais introduit une forme dimpossible radicalement nouveau (le Rel). Et elle exige ds lors un nouage entre les divers registres dans lesquels vit lhumain.

Sommaire

 

8 Ralentir, travaux[1]

(Des mots, des ouvrages, des actes et des normes 8)

On comprendra, en fonction de ce qui prcde, que les manuels statistiques font du psy un ordonnateur (pour ne pas dire ordinateur): vous avez tels symptmes, cela correspond tel trouble, on va vous appliquer tel traitement pour amliorer votre bilan symptomatique. On est direct, on conomise du temps et de largent. Lennui est que lexpert-comptable s symptmes nenvisage pas un instant quils pourraient manifester un travail psychique sous-jacent tel que lavait dj voqu Freud. Ce travail psychique ne cesse de transformer la pulsion en dsir, crant un vide perptuellement combler par condensation et dplacement. Et quelquefois, le processus se bloque, le cong ou la licence quimplicitement on se donne cdent le pas au conflit thico-moral que manifestent des symptmes. De plus, ce conflit par nature thique, sil ne fonde pas les rapports lautre, les module dans une dynamique dinfrastructure superstructure. Toute socit codifiant ce qui est ou non moralement acceptable (hgtique), ce conflit revt galement un aspect de rapports (pathologiques) lalter et lautrui, crypto-sociologiques ou, si lon prfre, axio-cnotiques. Autrement dit: comment tout cela sinscrit-il dans une histoire plus ou moins partage?. Jean-Claude Schotte va plus loin en remarquant que la mme dynamique fait interfrer le conflit axiologique avec non seulement le plan sociologique, mais encore avec les plans logique et technique: lapproche ttralogique montre quune convergence dans le service de soin est possible entre patient et thrapeute. Il ne faut donc pas trop se hter dliminer les symptmes qui, paradoxalement, permettent cette rencontre et servent au patient tenir.

Imaginez tre en route. Il y a des travaux. Que faites-vous? Acclrer ou ralentir?

Lexpert-comptable des symptmes occup dcider si quelquun est malade ou non sur la base des manuels statistico-diagnostics tels le DSM et la CIM est en premier lieu un administrateur de la sant. Il collecte des symptmes et il les range la mesure dune dmarche conceptuelle mon sens tout fait superficielle: pas vraiment a-thorique (contrairement ce que ces auteurs prtendent) mais sans vise explicative.

Ce rangement lui permet de faire le dispatching: Ah bon, cest a votre trouble? Alors voil les psychothrapies possibles, et voil celle quil faut appliquer pour tre efficace et amliorer votre bilan symptomatique. Il na pas besoin de sarrter quand il y a des travaux en cours. Il lui suffit dliminer le plus vite possible et donc avec un minimum de dpenses ce qui est considr comme obstacle la sant. Il ne prend pas le temps de voir que les travaux qui font obstacle risquent de durer plus longtemps quespr, par exemple parce quon dcouvre un site archologique prcieux quil va falloir intgrer dans la cit nouvelle quon pensait construire.

Le symptme: signe cataloguer ou travaux en cours?

L’ide que les symptmes puissent ne pas tre des signes qui attendent dtre constats par un observateur objectif afin dtablir un diagnostic catgoriel sans prise en compte de processus explicatifs mais quils puissent avoir un sens subjectif, cette ide-l nest pas explore par lexpert-comptable des symptmes. Lide quils attestent peut-tre le fait qu’un travail psychique (psychische Arbeit) est en train d’tre effectu, n’est pas lordre du jour.

La formule est bien sr freudienne. Freud entend par travail psychique tout le travail de pense consciente et inconsciente en train dtre effectu face aux pousses des pulsions qui exigent dtre satisfaites mais qui ne peuvent pas toujours ltre immdiatement cause de la dfaillance de lobjet (die Versagung) et cause des interdits et des idaux socitaux. Il renvoie donc au travail du Ich somm de rsoudre les conflits psychiques entre le Es dune part, lUeberich et Ich-Ideal dautre part. Ce travail prendra concrtement diverses formes, e. a.: le rve qui travestit les souhaits par condensation et dplacement inconscients, linterprtation consciente du rve qui dfait rebours cette dformation, la mise en scne et laccomplissement fantasmatiques des souhaits, la traverse des fantasmes en train dtre modifis, lexploration des satisfactions alternatives dans la ralit, le travail de culture qui sublime et le retour du refoul sous forme de rptition transfrentielle et de symptmes![2] Ces deux derniers phnomnes sont en effet prendre comme manifestation dun travail psychique, mais dun travail psychique reprendre parce que bloqu.

Le travail psychique

Tout cela est connu. Et je ne vois pas pourquoi cela ne serait plus dactualit: ma pratique psychanalytique mapprend le contraire, du moins quand la problmatique est nvrotique ou linverse psychopathique. Ce qui mimporte toutefois ici est dattirer lattention sur deux choses dans le but de reprendre le travail conceptuel freudien pour formuler les choses autrement chemin faisant, sans se prcipiter.

Un, la pulsion pousse tant quil y a de la vie dans le bonhomme. Elle continue donc dexiger du travail psychique jusqu la mort. Tout humain, et il ny a pas de raison de sen plaindre car cest exactement cela qui rend possible dhumaniser la qute sinon seulement animale de la satisfaction pulsionnelle, introduit une chelle dapprciation qui distingue le meilleur du pire et contraste un au-del et un de. Lhumain se rend donc potentiellement insatisfait lui-mme. Il ouvre un trou quil doit combler, mais quil ne comble jamais, ni parfaitement ni totalement: ternellement la recherche dun je ne sais quoi, sauf sil dprime.

En principe tout humain est capable dun travail de dplacement et condensation chaque fois quil sactive en tant que sujet qui souhaite mais quil est contraint de souhaiter autre chose autrement, mme si la longue les habitudes font quil souhaite de cette manire-ci plutt que de cette manire-l et plutt ceci que cela.

Concrtement les uns sont alors plus asctiques dans ce quils se permettent, les autres plus hdonistes. Et puis il y a ceux pour qui le dfi de se surpasser est un plaisir en soi, hroque.

Mais il y en a aussi chez qui la machine senraie: a bloque. La crativit et la plasticit casuistique cdent le pas aux symptmes qui expriment ce que Freud appelle un conflit psychique et ce que je prfre appeler un conflit thico-moral: en situation, quelle quelle soit, toute dcision est insupportablement mauvaise ou insuffisante. Linsupportable (das Unvertrgliche, aurait dit Freud) prend plusieurs formes possibles, ici plutt compulsive et phobique, l plutt hystriques[3]. Dans les premiers cas il y a ngligence coupable ou fuite sans correction possible: aucune rectification ne permet dassurer les dmarches. Dans les deuximes cas il y a dception et prtention excessive que lon narrte pas de prouver encore et encore: aucun ajustement ne permet le contentement des ambitions.

Deux, lorsque Freud parle de la satisfaction des pulsions il inclut la dimension sociale. Forcment. La problmatique thico-morale, question de lgitimit des satisfactions, demande en effet dtre rgle dans une situation qui implique dautres personnes, et ce plusieurs titres. La lgitimit peut tre codifie: une communaut voit lillgitime l ou une autre nen voit pas. Et cela peut interpeller quelquun qui se trouve en dsaccord avec les codes dominants dans sa communaut. Freud aurait bien sr parl dun conflit entre instances psychiques. Mais cela nempche pas que les conflits aient aussi lieu entre des acteurs sociaux 1. bel et bien incarns et divergents en acte les uns des autres, mais en plus 2. capables chacun de diverger deux-mmes au gr des rencontres au cours de leur histoire personnelle. La mtapsychologie freudienne qui ouvre la voie une thorie clinique des preuves thico-morales (une axiologie), implique par ailleurs une sociologie qui ne dit pas son nom. Cest une crypto-sociologie[4].

De mme Freud introduit dans son esquisse des destines pulsionnelles possibles la mme dimension sociale, deux fois.[5] Premirement, lexprience clinique lui apprend quun abus peut devenir un abuseur, quune victime peut changer de position dans le rapport autrui en agissant comme bourreau, ou linverse (die Verkehrung ins Gegenteil). Deuximement, elle lui apprend aussi que lagressivit qui anime quelquun peut trs bien se manifester la mauvaise adresse. Au lieu de se prendre la tte avec qui il faut, on sengueule avec qui il ne faut pas. Un transfert des sentiments a lieu dune personne une autre (bertragung). Il y a plus tonnant encore: lagressivit peut se retourner contre sa propre personne, on rentre alors son agressivit, on se bouffe soi-mme, on joue deux rles la fois, celui de lagresseur et celui de sa victime (die Wendung gegen die eigene Person). Encore une fois la question de la lgitimit dans la qute de satisfaction pulsionnelle est donc traverse et complique par une autre question: qui attribuer ce qui se passe? Sommes-nous chacun un et identique nous-mmes ou incapables de concider avec nous-mmes? Quels sont les acteurs en jeu, comment les identifier? Quelles sont leurs responsabilits respectives? Comment tout cela sinscrit-il dans une histoire plus ou moins partage?[6]

On aurait tort de croire que ces questions sont philosophiques. Elles sont existentielles, et ne pas pouvoir y rpondre en acte sans sy perdre est une affaire de maladie, prcisment. On est en plein dans le champ des perversions et des psychoses.

La symbolisation

Il y a l en tout cas assez de raisons me semble-t-il pour ne plus parler de conflit psychique ni de travail psychique si ce nest entre parenthses. De mme on doit se demander si le psychiatre et le psychothrapeute sont bien nomms. Leur nom sexplique sans aucun doute dans le contexte de lhistoire des disciplines: dfaut daccident ou danomalie neurologique reprable dans les problmes quils ont travailler avec leurs patients, on dit quils travaillent ailleurs quen neurologie. Mais je doute que le mot psychisme soit adquat pour en parler. Il se pourrait trs bien, jen suis mme convaincu, que ces mots soient des obstacles pistmologiques quil faut surmonter. Or, cela ne peut pas se faire en remplaant un mot par un autre mais bien en dconstruisant tout ce qui sy confond et sy amalgame: diverses problmatiques irrductibles entre elles mais susceptibles de sentrecroiser, la problmatique sociologique et la problmatique axiologique e. a.[7]. Mais bon, old habits die hard.

Il va de soi que depuis des dcennies beaucoup de psychanalystes formulent les choses autrement que Freud. Sils sont lacaniens ils diront que le sujet nexiste que dans lcart lui-mme, barr du fait de son accs au langage. Et ils pourraient dire la suite du premier Lacan que lenjeu de lanalysant est darriver symboliser ce qui ne la pas t, notamment cause de la rsistance du moi qui est pris dans des rapports trop spculaires. Ou ils pourraient sinspirer de ses travaux ultrieurs et explorer la question des symptmes partir des nuds que le sujet tente de nouer entre le Symbolique, lImaginaire et le Rel.

Lhumanisation

Pour ma part jaurais tendance formuler les choses en diffrenciant et dmultipliant les points de vue ttralogiquement ? une dconstruction en quatre qui nest pas due au hasard ainsi que le lecteur aura loccasion de sen rendre compte en poursuivant la lecture des posts. Tous ceux qui consultent un professionnel sont actifs sur plus dun plan, ils sont au travail, ils turbinent tout comme le professionnel lui-mme. Et ils font ce que font les humains: ils humanisent leur environnement, ils crent des mondes: du monde dicible, utilisable, partageable et dcidable.

Un, chacun deux parle et rend intelligible ce qui lui arrive pour que ce ne soit plus indicible: il effectue un parcours conceptuel, par exemple en recourant la mtaphore. Deux, il peut mettre en uvre divers moyens techniques qui laident matriser ce qui lui arrive pour que ce ne soit plus hors prise: il effectue un parcours oprationnel, excutif, par exemple en recourant la mdication. Trois, il partage ce qui lui arrive pour que ce ne soit plus hors contexte social: il effectue un parcours dacteur social, par exemple en donnant un visage et un nom propre lennemi quest le malaise, le handicap, la maladie. Quatre, il exprime et value ce qui lui arrive pour que ce ne soit plus insupportable: il effectue un parcours dcisionnel, par exemple en recourant linterprtation de tout ce qui laffecte et lanime.

Remarque: les parcours sont des parcours, aussi ncessaires quinachevables. Lcart entre les mots qui ne sont pas des tiquettes et ce quil y a lieu de dire par exemple nest pas un obstacle, mais la condition mme de toute activit locutrice. Navigare necesse aurait dit Pompe le grand.

Le sujet, un acteur social soit: un co-locuteur, co-oprateur et co-dcideur virtuel

Il faut toutefois attirer lattention sur un fait: les parcours effectus le sont dans le contexte dun rapport de mtier o un patient fait appel un professionnel. Sil est vrai que la personne qui consulte essaie de rsoudre des problmes quelle se cre elle-mme compte tenu du fait structural quelle a merg lexercice des capacits qui sont le propre de lhumain, il nest pas moins vrai quelle narrive plus effectuer son propre travail dhumanisation seule. Elle demande donc une aide. Elle institue du rapport social mais sans garantie de russite: il reste voir si les acteurs impliqus pourront travailler ensemble. Pourquoi donc?

Parce que le locuteur est habit par toute son histoire, pleine de revenants qui lui ont parl. Et parce que son travail dintelligibilit implique laccompagnement actuel dun homme de mtier lui aussi habit par des revenants. Ces locuteurs sont des interlocuteurs, ils parlent dans les interstices de la communication, still lost in translation. Pourront-ils sentendre et se comprendre? La partie nest pas gagne davance. Dieu sait sil y a des malentendus ou plutt des autrement entendus lorsquils changent leurs paroles: les mots nont pas le mme sens pour lun que pour lautre, leur savoir diverge largement. De mme, les oprateurs qui ont chacun lhabitude de mettre la main la pte dune certaine manire ne sont que des cooprateurs potentiels. Les autrement effectus sont inluctables lorsquils essaient de cooprer: le patient du psychiatre par exemple ne prend pas les mdicaments comme prescrits. Ou lanalysant ne sen tient pas au cadre: au lieu de sinstaller sur le divan comme convenu, il dambule dans tous les sens, prend des objets en main, dplace les chaises et cetera. De mme les dcideurs ne sont que des codcideurs virtuels. Ils se heurtent des autrement dcids: ce qui est grave ou dsirable pour lun ne lest pas pour lautre, ce que lun va dcider lautre ne le dciderait pas.

Est-ce grave, cette irruption de laltrit dans la rencontre de travail? Non ? condition de ne pas vouloir gurir lhumain de son humanit. condition daccepter que les obstacles que rencontrent les acteurs sociaux ne manifestent nest rien dautre que leur propre humanit, leur institution sociale elle-mme en loccurrence. Une certaine convergence entre le patient et le professionnel est possible malgr et mme partir de leur divergence, car les obstacles proprement personnels qui les ralentissent et droutent dans leur socialisation commune rendent paradoxalement aussi possible une rencontre digne de ce nom. Sauf si on prtend formater la consultation par des questionnaires standardiss et anonymes[8].

Les symptmes qui font tenir

En somme on pourrait dire (sans socio-centriquement rduire la locution, lopration et la dcision ce quelles ne sont pas, du social), quun travail de repositionnement personnel est en cours entre le patient et son professionnel. Et il ne faut surtout pas y mettre fin en liminant au plus vite les symptmes. Car sociologiquement parlant ceux-ci ne sont pas seulement des cadeaux un peu empoisonns ladresse du professionnel. Ils sont galement indispensables au patient dans la mesure o ils lui permettent de tenir.

Le clinicien que je suis doit se rendre lvidence: il arrive ? et je narrte pas de men tonner ? que lanalysant y tienne ses symptmes, avec quelque ambivalence, mais surtout que sans eux il ne tienne plus ensemble et ne soit plus rien. Cest comme a quil fonctionne habituellement. Il a peut-tre dj essay de sy prendre autrement mais sans y arriver, parfois mme avec laide dautres professionnels. Et il a dcid de consulter quelquun (de plus), non sans raisons. Il cherche changer quelque chose: la place quil occupe. Et sil ne peut rien y changer, il cherche au moins tmoigner de sa situation et se faire entendre, comprendre avec un interlocuteur comment il en est arriv l et sen contenter faute de mieux. Cest travers ses symptmes, comme on dit, quapparat sa subjectivit頻.

poursuivre.

 


[1] Formule attribue par Jacques Sdat Jacques Schotte, psychiatre, psychanalyste, philosophe pripatticien insparable de ses Birkenstock summum dlgance, la recherche dinterlocuteurs qui valent la peine quon prenne son temps, in Figures de la psychanalyse, Ers, 2007/2 (n16), p. 285-9.

[2] Pour plus de dtail ce sujet, voir la Traumdeutung publie en 1900 ou larticle Triebe und Triebschicksale de 1915. Pour des commentaires ce sujet voir Schotte, J.C., Freud, un indispensable tranger. Still lost in translation 1, Paris/Norderstedt Books on Demand 2015, p. 39-74, 93-121, 135-144,175-188, 251-292.

[3] Pour une approche systmatique et dtaille voir Guyard J. et Guyard H., Approche clinique de la Norme. Un exemple de probation sans correction. Lhystrie en cause, in Ttralogiques 9. Questions dthique. Anthropologie clinique, Rennes, Presses universitaires de Rennes 2, 1994, p. 115-163; iidem, Les troubles autolytiques. Quelques propositions pour comprendre lobnubilation nvrotique, in Ttralogiques 11. Souffrance et Discours, Rennes, Presses universitaires de Rennes 2, 1997, p. 73-114; et iidem, Perdition et effondrement. Quelques lments pour distinguer deux hystries, ibidem, p.173-154.

[4] Voir ce sujet e. a. Mettens P., Les fondements sociologiques de la psychanalyse, in Ttralogiques 9, Questions dthique. Anthropologie clinique, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 1994, p. 3-37; et idem, Freud sociobiologiste malgr lui?, in Le Poupon-Pirard J., Mettens P., Nshimirimana L. et Pirard R. Lthique hors la loi. Questions pour la psychanalyse, Bruxelles, De Boeck (Raisonnances), 1997, p. 45-71.

[5] Freud S., Triebe und Triebschicksale, in Studienausgabe, Band III, Psychologie des Unbewussten, Frankfurt-am-Main, Fischerverlag, 1975, p. 90.

[6] On aurait tort de croire que ces questions sont philosophiques. Elles sont existentielles, et ne pas pouvoir y rpondre en acte est une affaire de maladie, prcisment. On est en plein dans le champ des perversions et des psychoses.

[7] Le statut exact du psychique, cest--dire de tout ce qui relverait ventuellement dune discipline scientifique nomme psychologie est plus que problmatique pour plusieurs raisons.

Primo, on semble indiquer vouloir parler de quelque ralit intime, intrieure, augustinienne en ses origines, individuelle pour tout dire, dgage de toute empreinte sociale, irrductible au social, sauf quon parle aujourdhui aussi de psychologie sociale comme une poque de lme collective, de lme du peuple ou du Surmoi.

Secundo, on semble indiquer vouloir parler de quelque chose qui serait le propre de lhomme, le psychisme, mais la comprhension exacte du concept varie dans la mesure o lon sen rfre tantt tout fonctionnement qui transforme linsertion de lanimal dans lenvironnement en cration dun monde humain tantt au seul monde des sentiments et des drames affectifs, celui de la souffrance psychique en fait thico-morale.

Tertio, on semble indiquer vouloir parler de quelque chose qui serait dsincarn soit: ni biologiquement conditionn ni susceptible de se manifester corporellement. On professe donc une sorte de dualisme. Or celui-ci est difficilement conciliable avec les manifestations spcifiquement humaines de problmes cliniques en apparence trs divers quant leurs tiologie: certains troubles dorigine nettement neurologique ctoient phnomnalement dautres troubles sans origine neurologique (connue): ils se ressemblent par leurs effets. Ou plutt: leurs effets se compltent. Les processus qui les conditionnent, ici neurologiquement reprables mais l non, sont ncessaires les uns comme les autres pour rendre possible une activit humaine spcifique. Le chercheur qui essaie de rendre compte de cette activit doit sintresser aux processus naturels (propres lanimal) dune part et aux processus culturels ou formels (propres lhumain) dautre part. Ce chercheur ne peut pas tre dualiste sous peine de ne pas pouvoir expliquer ce quil tudie, il a besoin dtre un dialecticien (Voir ce sujet Guyard H., La plainte douloureuse, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2009, p. 297-346).

[8] Voir Guyard H., La plainte douloureuse, p. 225-251.

Sommaire

 

7.Ladministration de la sant

(Des mots, des ouvrages, des actes et des normes 7)

Les psys apprcient tous, en principe, une situation clinique; mais ils ntablissent pas ncessairement de diagnostic et en tous cas pas invitablement sur la base de manuels statistiques comme le DSM ou la CID. Toutefois, si le diagnostic doit tre officialis lusage des administrations et des caisses dassurance, il y a de fortes chances quil soit tabli selon les nomenclatures de ces manuels; celles-ci, loin de rsulter dhypothses explicatives susceptibles dtre mises lpreuve, relvent plutt de dfinitions conventionnelles. Quoi quil en soit, lapprciation porte par le psy constitue un acte social: la socit a affaire quelquun dclar malade, et ce rapport aux autres permet ou non au sujet dentrer dans la relation de soin avec des thrapeutes. Certains patients se contentent dune apprciation base sur le DSM ou la CID, dautres nacceptent pas dtre tiquets en mconnaissance de ce quils sont. Ceux-l ne se contentent pas dtre soumis des questionnaires standards faisant un comput des symptmes: ils ont quelque chose dire, besoin dtre couts, dtre rencontrs. linverse de ce besoin, les diagnostics dcoulant du DSM ou de la CID sont en ralits des actes dallure gestionnaire: gurir quivaudrait amliorer la comptabilit des symptmes en rduisant le nombre de symptmes jugs ngatifs ou lacunaires.

Le DSM et la CIM: une imprieuse ncessit pour qui veut diagnostiquer?

Ceux que le commun des mortels nomme les psys (des professionnels qui soccupent des gens avec des problmes psychologiques)[1] ne sabstiennent sans doute jamais dapprcier une situation clinique, den valuer la gravit, den peser les destins possibles. Et ils peuvent le faire avec ou sans le patient. Mais ils peuvent sen tenir l et voir comment les choses voluent au cours du travail. Ils ntabliront pas ncessairement un diagnostic. Beaucoup de psychanalystes refusent ainsi d’tablir un diagnostic[2]. Mais pas les psychothrapeutes, enfin, pas certains parmi eux.

Qualifizierte Psychotherapeuten sind aufgrund ihrer Aus-und Weiterbildung dazu befhigt eine fachgerechte Diagnose durchzufhren. Psychotherapeuten bedienen sich dabei zwangslufig der Klassifikationssysteme ICD und DSM, die von Psychologen und Medizinern weiter entwickelt werden [3], ainsi le Prof. G. Steffgen, un des auteurs et des avocats de la loi sur la psychothrapie au Luxembourg, dans le Land du 10 mars 2017.

Si le psy, expert au nom de sa formation, tablit un diagnostic qui doit tre officialis, il y a de fortes chances, il est mme ncessaire et invitable, zwangslufig, quil ltablisse en utilisant les nomenclatures des manuels statistiques que sont le DSM et la CIM. C’est un professeur qui l’a dit. En dehors du DSM et de la CIM, il semble quil ny ait pas de salut.

Vraiment? Cest faire preuve dignorance que de croire quil nexiste que ces seules rfrences diagnostiques-l, et mme plus radicalement que de prtendre quon doit diagnostiquer tout prix si lon veut entreprendre un travail clinique et accompagner quelquun qui cherche trouver un peu sa place dans la vie.

Le DSM et la CID: des outils administratifs

Ces nomenclatures sont malheureusement parfaitement superficielles. Elles tiennent davantage dune dfinition conventionnelle quelles ne rsultent dune exploration dhypothses explicatives. Cest mme si vrai que leur seul mrite consiste sans doute en ceci que les divers acteurs concerns, notamment ceux qui participent au paiement de la facture, peuvent sentendre sur le problme suppos traiter et sur les procdures de traitement supposes efficientes dans des dlais attendus face au dit problme.

Toute la question est de savoir si le clinicien y croit, son diagnostic, ou sil joue le jeu parce quil na pas le choix eu gard aux contraintes administratives qui rendent possible le remboursement par les caisses de sant des soins quil procure, parce quil na pas dautres ides en la matire ou parce quil est simplement cynique. Mon exprience mapprend que beaucoup de psychiatres ny croient pas du tout, ces diagnostics, mais jouent le jeu quand-mme.

La condition du malade: statut et appel un service possible

Quoi quil en soit, par son diagnostic, officialis puisque transmis au malade, ou ses proches, son employeur, ou ladministration de la sant, la compagnie dassurances, ou ses collgues et cetera, selon, le psy transforme son apprciation en acte social: il participe dcrter qui est qui et qui doit quoi qui, il institue de la condition sociale. Il pose un acte au moyen duquel il statue qui la socit a affaire et quelles sont les responsabilits des uns et des autres: par son biais, la socit a affaire quelquun qui occupe la position du malade dans le rapport dautres gens et qui peut ou non faire appel aux services dautrui au nom de cette position.

Au pire des cas, un tre humain est ainsi class socialement en tant dclass, et mme dshumanis: lacte quivaut labolition de tous ses privilges. Il met alors des gens qui exercent le pouvoir en tat dexclure des tres divergents deux, de les faire taire ou mme de les tuer. Cest ainsi que certains rgimes incarcrent des adversaires politiques sous prtexte quils les hospitalisent, que d’autres conduisent des malades mentaux aux chambre gaz.

Dans le meilleur des cas, le malade possde en revanche le privilge de faire appel aux services rendus par des psychothrapeutes, des mdecins ou des hpitaux, des services de diverses formes, parfois en dehors et parfois lintrieur dun cadre administratif, celui dune convention avec des caisses de maladie, prives ou publiques.

Je suis malade. Ae! Ouf!

Mais ce privilge ne vient pas tout seul. La reconnaissance sociale comme malade ayant droit une aide, est commande par un diagnostic sur la base du DSM ou de la CID, justement, zwangslufig.

Certaines personnes sont rassures par le diagnostic: ouf! Elles savent enfin quel est leur problme, leur problme est officiellement catalogu. Elles sont rconfortes parce quil est officiellement reconnu quelles ne sont ni des malades imaginaires ni des faiblards qui manquent de caractre. Et pour preuve: un spcialiste la confirm, peu leur importe le positivisme naf de cet expert, peu leur importe que celui-ci puisse son insu agir comme porte-parole dune norme sociale dominante mais discutable.

Dautres personnes au contraire ressentent ce diagnostic comme un prix trop lourd payer. Elles nen veulent pas. Elles ont limpression quon les enferme dans une petite case au moyen dune tiquette qui ne fait que mconnatre ce quelles sont. a leur fait plus de mal que de bien: ae! Elles naiment pas tre mises en bote. Et elles nont pas forcment tort

Dans le travail clinique de ceux qui sy rfrent, les relevs statistiques, fonctionnant comme normes importes de lextrieur lintrieur de la situation clinique, sont en effet transforms en questionnaires standardiss. Ils sont utiliss pour faire la part entre les troubles et le reste qui serait en ordre: sil y a tel et tel symptme, si lon constate un ensemble de symptmes en nombre suffisant dans la liste de tous les symptmes possibles en cas de tel ou tel trouble, peu importe lexplication qui leur donnerait un statut dfini et dtermin, alors cest tel trouble.

Combien de fois nai-je pas entendu des personnes ayant fini par consulter le psychanalyste que je suis, se plaindre du fait quils ont consult quelquun qui ne les a pas couts, qui ntait pas intress par leur histoire personnelle, qui leur a pos quelques questions anonymes sans mme les regarder comme sils taient des objets, qui tait plus occup par les cases cocher sur sa check-list que par elles et qui leur a consacr vingt minutes? Trop de fois.

Les psychanalystes ne sont pas parfaits, mais enfin, ils essaient quand-mme de rencontrer quelquun. Et je crois que beaucoup de cliniciens non psychanalystes en font autant, et ne se cachent pas derrire un manuel statistique. Mais il y en a d’autres qui ne mritent pas le titre de clinicien, malgr leurs diplmes acadmiques qui affirment le contraire.

La comptabilit des symptmes

Il ne suffit pas daffirmer que le DSM et la CID sont des outils administratifs utiles aux gestionnaires de la sant, actifs dans le secteur priv ou dans le secteur public, en ce sens quils savent, grce au diagnostic au sujet duquel les divers acteurs concerns sentendent, de quoi il retourne.

Et je dirais mme: le caractre administratif du diagnostic napparat pas non plus uniquement l o il sagit de dcider quelle stratgie thrapeutique sera juge approprie et mme imprative en vue dune gurison, et par consquent combien de temps sera ncessaire pour effectuer la psychothrapie, et donc combien cela cotera, aux contribuables des caisses de sant publiques, ou aux preneurs dassurances des caisses prives.

Lacte diagnostique lui-mme, effectu la manire du DSM et de la CIM, est en effet un acte dallure gestionnaire. Le diagnosticien se conduit en effet comme un expert-comptable. Il compte les symptmes quil prtend constater (sans se soucier de formuler des hypothses explicatives qui seules permettraient de transformer des phnomnes indcis en faits ventuels). Sil a y plus quun certain nombre des symptmes rpertoris sous telle ou telle enseigne dans le DSM ou la CID, ce diagnosticien peut dcrter quil y a trouble. Sil y en a moins, il dcrtera quil ny a pas trouble.

On comprendra que lacte dvaluation du travail thrapeutique quil entreprend procdera de la mme manire. Gurir quivaut ses yeux amliorer la comptabilit des symptmes. Sil y a moins de symptmes quau dpart, la mthode thrapeutique est dclare efficace. Le travail effectuer consiste en effet rduire le nombre des symptmes quon pourrait dire positifs (les comportements et les phnomnes dits psychiques qui ne devraient pas tre l au regard de la norme, mais qui le sont), et rduire le nombre des symptmes quon pourrait dire ngatifs, lacunaires (les comportements et les phnomnes dits psychiques qui devraient tre l au regard de la norme, mais qui ny sont pas).

poursuivre.

 


[1] Cest ainsi que beaucoup de gens parlent et jen suis, par moments, en fonction de mes interlocuteurs.

La formule est videmment trs vague.

Le commun des mortels renvoie par-l sans doute quelque souffrance fortement ressentie, devenue insupportable: un tat affectif qui met en cause lapptit pour la vie; et mme une preuve morale assez dramatique pour mettre en cause la volont ou force de caractre dune personne qui a fini par senfoncer dans lindcision la plus totale et qui ne vit plus sa vie (mais la fantasme en oscillant entre le pire et le meilleur).

Mais dordinaire ce mme commun des mortels nexclut pas que les problmes psychologiques puissent se manifester au niveau physique par des symptmes somatiques (un ulcre, la fatigue, la boulimie, les tics nerveux, linsomnie et cetera) et au niveau social, comme handicap dans les rapports humains, par lincapacit daller travailler par exemple, par lchec du rapport sexuel, par la co-morbidit familiale et cetera.

Il nexclut mme pas que ces problmes dits psychologiques puissent ne pas ltre en ce sens quils sont secondaires par rapport autre chose qui en serait lorigine et quil situerait alors probablement au niveau du corps et de la vie en socit.

[2] En vrit il faut tre plus nuanc: les psychanalystes refusent dtablir un diagnostic sur la base de manuels statistiques labors 1. sans thorie du fonctionnement humain, sans concept de la spcificit du sujet; 2. dtermins principalement par des soucis defficacit, dutilit administrative par exemple; 3. sans prise en compte suffisante dun contexte social singulier, jamais universel; et 4. leurs yeux plus normatifs quautre chose.

Je ne crois pas quils soient par exemple opposs aux tentatives quentreprend lanalysant lui-mme pour tablir son propre diagnostic (sa propre thorie de ce qui ne va pas) au cours du dialogue analytique, dans le va-et-vient entre psychanalyste et analysant en train de concevoir ce qui se passe, essayant donc de rduire de manire tout fait personnelle lcart inluctable et proprement humain entre les mots pour le dire et les choses dire.

[3] Les psychothrapeutes qualifis sont habilits raliser un diagnostic selon les rgles de l’art en raison de leur formation initiale et de leur formation continue. cette fin, les psychothrapeutes utilisent invitablement les systmes de classification CIM et DSM qui sont perfectionns par des psychologues et des mdecins.

Sommaire

La prtention au pouvoir au nom de la science

(Des mots, des ouvrages, des actes et des normes 6)

La normalisation dissimule par les chiffres?

Lapproche phnomnale des troubles psychiatriques est un traitement statistique de symptmes, ce qui a produit des grilles diagnostiques prtablies comme le DSM. En fait, il ny a rien dexplicatif dans cette approche et dans les procds qui en dcoulent: cest essentiellement une nomenclature base sur des moyennes, ignorant ce que lauteur appelle la logique de la maladie.

Il sagirait en fait dune apprciation des comportements en fonction dune norme (standard en anglais) opposant les dysfonctionnements prsums des malades aux fonctionnements des sujets rputs sains. On peut sinquiter des principes fondant une telle norme: recherche dune plus-value hdoniste? Utilitarisme en raison dune (non-) participation lconomie sociale? Crainte dun danger potentiel? Principes thiques? Les cliniciens et psychanalystes se posent ce genre de questions.

Une autre question, inquitante, mrite dtre examine: si cette norme nest pas labore en communication par le thrapeute et le patient, si elle est importe, ne sagirait-il pas (mme inconsciemment) pour certains de discipliner le monde en se parant de loutil statistique, du DSM, de la CIMou dautres grilles de diagnostic?

Comment les auteurs du DSM (le manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) ou dautres manuels similaires tels la CIM (la classification internationale des maladies) font-ils pour dterminer quil y a trouble mental ou maladie mentale? Sur la base dobservations ritres densemble de symptmes, statistiquement traites, dclarent-ils. Ils auraient constat頻 quelque chose d peu prs pareil quantit de fois, avec des variations quils liminent par le biais des moyennes. Et ils feraient donc la part des choses sur des bases scientifiques.

Faut-il accorder foi ces dclarations? Jen doute.

Les experts comptables des symptmes

Leur prtention la scientificit est peu justifie. Leurs moyennes sont discutables pour plus dune raison. Tout dabord, leurs simples constats nen sont pas, puisquils nomment ce quils croient observer: la reprsentation conue nest pas une reprsentation donne. Ils thorisent donc dj leurs expriences, ce qui ne les empche pas, curieusement, de se nommer a-thoriques.

Ensuite, leurs thories sont essentiellement taxinomiques. Il ne sagit que de nomenclatures bases sur des moyennes. Or ces moyennes nexpliquent rien du tout. Il n’y a ni hypothses explicatives au sujet d’un fonctionnement maladif ni hypothses explicatives au sujet dun fonctionnement qui ne le serait pas, ni hypothses qui expliqueraient les rapports entre les deux.

Il ny a quune comptabilit des symptmes: des symptmes tantt positifs (des comportements qui sont l, mais ne devraient pas ltre) et des symptmes ngatifs (des comportements qui ne sont pas l alors quils devraient ltre). On compte, on additionne et on soustrait, et en fonction de cela on dpartage les troubles du reste.

Lexplication nest pas ltiologie

Certes, il y a parfois quelques rflexions tiologiques, dordre organique ou dordre historique tout fait gnral. Mais on ne saurait confondre ce rcit des origines tout fait impersonnel ? qui ne suffit dailleurs nullement pour construire une Krankheitsgeschichte, la biographie travers laquelle un malade sapproprie sa maladie, seul ou en dialogue avec son psy ? avec lexplication de la logique des malades.

Le phnomne nest pas le fait expliqu

Last but not least, faute dhypothses explicatives, il ny a pas non plus de recherche empirique pertinente, et encore moins dobjectivation de pareilles hypothses par le biais de procdures exprimentales. Or ces procdures risquent de transformer le phnomne observ en un premier temps, en pure et simple illusion positiviste.

La norme, conomie ou thique?

Labsence dune explication qui permettrait de comprendre la logique d’une maladie et donc de dmontrer en quoi elle diffre dune logique sans maladie, nempche pourtant pas les auteurs de ce genre de manuels deffectuer un partage entre des troubles nen plus finir (ce qui fait que bien paradoxalement tout le monde sy retrouve, soit en somme malade puisque classable sous telle ou telle tiquette ou sous plusieurs la fois) et le reste. Au nom de quoi ce partage est-il accompli s’il ne l’est pas sur des bases scientifiques?

On risque fort de devoir rpondre ceci: au nom de rien si ce nest dune apprciation normative des comportements. Les statistiques du DSM nnoncent pas tant des constats quelles nexpriment une norme: il sagit de la manifestation bien savante dun discours au fond normatif, dun discours qui prsuppose une norme ou qui ltablit.

Les auteurs du DSM sen dfendent, bien sr, de manire trs explicite, dans leur introduction notamment. Ils diront par exemple qu’ils ne parlent pas d’un paranoaque mais d’un individu paranoaque, irrductible sa maladie. Ce n’est pas plus mal.

Mais enfin, puisquils nexpliquent nullement la logique qui dfinit et dtermine les symptmes des uns, dits malades, en tablissant les rapports complexes entre leur dysfonctionnement prsum et le fonctionnement des autres, dits non-malades, je ne vois pas trs bien comment leurs mots en matire de sant et de maladie puissent tre autre chose que des mots qui donnent corps une norme, l’ide d’une qualit de vie, idale ou supportable, perdue ou rtablir, admissible ou condamner. Et ce n’est pas l’acharnement de certains « psys » qui permet d’en douter: leur acharnement thrapeutique envers des patients, mais aussi leur acharnement policier … Il y en a par exemple qui sigent au Luxembourg dans le Conseil scientifique pour la psychothrapie, mais qui se prennent pour des gendarmes investis d’une mission envers leurs collgues, et par ce biais envers les patients qu’ils ne voudraient surtout pas laisser aux mains de ces collgues qui ne travaillent ni ne pensent comme eux. Il faudrait peut-tre quils prennent quelque distance par rapport leurs obsessions rglementaires, d’autant plus que celles-ci semblent motives par une volont de pouvoir peine cache, par une espce d’arrivisme revanchard.

Mais alors, cette norme, sur quels principes est-elle tablie? Est-elle base sur la recherche dun simple plaisir ou sur la recherche plus oriente dune plus-value de plaisir? Si cest le cas, tout un chacun doit dcidment se transformer en psychopathe, englouti dans la consommation sans frein, toujours reconduite, immdiate ou plus sophistique. Je ne crois pas que ce soit le but, encore quune certaine socit ne demande pas mieux que des citoyens rduits ltat de consommateur.

Cette norme est-elle peut-tre base sur lapprciation utilitaire, conomique de la situation? Est-elle base sur un calcul du rapport entre investissements consentis et bnfices obtenus, fait-elle rfrence un banal calcul des biens et des cots, par exemple en rfrence au fait quune personne ne soit plus en tat de de travailler, de gagner sa vie et de contribuer la vie conomique dune socit, mais vive dans la dpendance dautrui? On sait quune certaine socit rve de transformer les citoyens en bons producteurs.

La norme est-elle tablie en rfrence au danger, un danger pour autrui ou un danger de suicide? Dans le second cas, on doit quand-mme se demander si la mort nest pas prfrable dans certaines situations, si le suicide peut tre un choix lgitime, de quel droit lon dcrte en tant que psychothrapeute, la place de la personne qui consulte, que cette dernire doit vivre tout prix?

Sagit-il enfin dexaminer lefficacit dun mode de vie ou plutt le respect de principes thiques? Se limite-t-on un calcul utilitaire ou value-t-on un mode de vie en rfrence des principes thiques qui permettraient den prouver la lgitimit? Ces principes thiques doivent-ils tre appliqus rigoureusement, ou sont-ils compatibles avec une morale casuistique qui offre une certaine latitude par la prise en compte de la variabilit des conjonctures concrtes?

Freud, ma foi, et les psychanalystes nvitent pas ce genre de questions. Cest en effet l que se situe toute la problmatique du conflit entre principe du plaisir et principe de ralit, si bien mise en vidence par les pripties des personnes qui nvrotisent, ou encore, a contrario par tous ceux qui psychopathisent. Et je crains que le DSM ne permette mme pas de poser ce genre de questions.

Le clinicien praticien doit pourtant les poser, encore et encore, chaque coup, avec chaque patient nouveau, sans se cacher derrire un mur de chiffres sans visage.

Norme importe ou norme construite avec le patient?

Il ne sagit en effet pas seulement de questionner le sens le cens, vrai dire prsuppos par toute ide directrice de qualit de vie, de sant et de maladie, mais aussi dexaminer qui tablit la norme! La norme est-elle tablie par le psychothrapeute et le patient ensemble, ou est-elle importe par ce dernier au risque bien trop rel de tmoigner dun appel au conformisme, dun rappel lordre, dune lutte contre la dviance prsume? S’agit-il d’organiser la mise en discipline du monde? Se pourrait-il que les statistiques dissimulent une entreprise de normalisation? Et attention: le fait que le praticien qui s’appuie sur les statistiques ne s’en rende pas compte, ne signifie pas du tout qu’il n’y ait pas de pousse la normalisation!

Socialement toute valuation, y compris dun tat de sant, ne peut apparatre que comme une valuation parmi dautres possibles, divergentes delle, ventuellement conflictuelles.

Il y a ainsi de fortes chances par exemple quun paranoaque estime ne pas tre malade, mais qu’il croit que ce soient les autres qui le sont puisquils lui cherchent querelle. De mme, mais pour dautres raisons, un narcissique pourra estimer ne pas tre malade. Comment pourrait-il avoir besoin dun autrui indpendant de lui, notamment pour se gurir lui-mme un tant soit peu de son narcissisme, puisquil croit tre absolument original et autosuffisant (selbstherrlich), puisquil est vou son propre culte et incapable dimaginer quautrui ne se soumette pas sans question au mme culte, puisquil croit au fond quautrui na aucun rle jouer sauf son propre service?

Voil des exemples interpellant, dautant plus intressants que le paranoaque et le narcissique illustrent une certaine causalit spcifiquement sociale luvre chez chacun ? mais pas de manire aussi radicale et exclusive que chez eux. Ils montrent en effet, chacun sa faon, comment la distribution des rles ou le partage des devoirs entre acteurs sociaux, tous munis de comptences varies, est sujette des conflits quil faut rsoudre, sans quoi la vie en communaut est impossible.

Quoi quil en soit de ces exemples extrmes, il arrive que lapprciation dun mode de vie se transforme en un prjug normatif que ses avocats ne relativisent plus. Ils le trouvent alors indiscutable, vident: selbstverstndlich. Lapprciation nest plus construite daccord commun partir dune dissension primordiale. Il ny a pas de dialogue qui permette darriver la constitution dune norme commune avec la personne qui cherche de laide, le patient. Lapprciation est tablie par un des acteurs seulement, celui qui ce patient en souffrance sadresse: le psy, arm de son DSM ou sa CIM.

Et les auteurs du DSM en particulier sont loin dtre des acteurs neutres, ainsi que lapprend l’histoire critique de ce manuel[1]: lhistoire de sa naissance, des changements successifs quil a subis au cours du temps, des besoins administratifs qui l’inspirent, des combats politiques qu’il reflte (ceux des vtrans et ceux des homosexuels notamment), des dcisions arbitraires qui mettent fin aux dissensions entre ses auteurs, et des liens connus mais camoufls quentretiennent une part de ces auteurs avec lindustrie pharmaceutique.

Lapprciation trop vidente, soustraite la discussion avec le patient nest alors plus quun prjug gocentrique ou ethnocentrique. Il est le privilge de quelquun ou de la communaut dominante quil reprsente. Ils se prennent, ce quelqu’un et cette communaut, pour la socit頻 pendant un certain temps, au sein dun certain espace, pour un milieu circonscrit, voire se prennent pour lhumanit universelle.

Cest bien dommage, car beaucoup de patients interrogent justement ce quils vivent: est-ce normal? demandent-ils au psy, par exemple la manire des nvross. Et certains psys tombent dans le panneau: au lieu de problmatiser la question du patient par leurs rponses ou leur refus de rponses (simplistes), ils dcident que ceci ou cela est en effet normal ou anormal, sur la base de normes importes dailleurs, parce que leur manuel sacr le leur dicte, ou parce qu’ils croient savoir mieux qu’autrui ce qu’il en est et ce quil faut faire.

Certes, un psychotique schizophrne par exemple peut tre gravement malade. Et les psychotropes quon veut lui administrer peuvent avoir des effets que le personnel soignant estime bnfiques. Mais peut-on ignorer que cette personne ne veuille pas prendre ces mdicaments? Peut-on viter toute discussion avec elle, quand cette personne dclare que la vie na plus aucun intrt cause des cachets qui lui donnent le sentiment dtre transform en mort vivant?

De mme, jai pu lire un rapport dexperts assez surprenant lors dun sjour de formation dans un hpital psychiatrique, le Centre psychiatrique Dr. Guislain Gand en Belgique. Le rapport avait t tabli par les responsables dun dpartement o lon pratiquait la psychothrapie comportementale. Il tait adress aux responsables, mdecins, psychologues cliniciens et autre personnel, dun autre dpartement, o lon pratiquait la psychothrapie institutionnelle la manire de Jean Oury et Franois Tosquelles. Il sagissait dun patient dont ils ne pouvaient rien faire, quils relguaient donc du premier au second dpartement. Ce jeune homme refusait toute coopration, dclaraient les auteurs behavioristes du rapport. Et leur verdict tait simple: le patient est rebelle tout traitement, parce que trop narcissique. On a le droit de se demander si les singes savants ayant tabli ledit rapport taient peut-tre eux-mmes trop narcissiques pour oser se remettre en cause. Lide de critiquer lineptie de leur propre dmarche, impose unilatralement et beaucoup trop directrice avec bon nombre de patients, navait manifestement jamais effleur leur esprit.

poursuivre.

 


[1] Voir ce sujet larticle Comment naissent les maladies mentales? de Thierry Simonelli (http://blog.psychanalyse.lu/comment-naissent-les-maladies-mentales), post le 22 fvrier 2017.

Sommaire

(Des mots, des ouvrages, des actes et des normes 5)

Parler sans sentendre parler

Poursuivant sa rflexion prcdente sur le ftichisme du chiffre, Jean-Claude Schotte montre que la constitution dun champ de connaissances, acte impliquant la recherche dune causalit immanente, ne se confond pas avec le relev statistique dun ensemble de phnomnes associs. En particulier, les statistiques ne livrent pas lexplication de la pathologie; leur prudente neutralit頻 -revendique par ceux qui se prtendent a-thoriques cache en fait des postures thoriques implicites ne dbouchant pas sur des hypothses causales. Une telle quantification demeure descriptive, mais ne parvient pas tre explicative.

En prenant un exemple, quelques donnes mtorologiques indiquant vraisemblablement des retombes du changement climatique fortement discut parmi les spcialistes, en examinant ce que ces chiffres signifient concrtement pour quelquun dans son travail quotidien, un viticulteur vinificateur, jai cherch problmatiser ce quil faut bien appeler le ftichisme des chiffres: la croyance nave que les chiffres refltent immdiatement la ralit, toute la ralit, rien que la ralit.

Les chiffres, proposs sous la forme de moyennes statistiques ou autrement, ne sont pas le reflet pur et simple dune ralit en soi, mme sils sont exacts. Ils peuvent tre ct de la question. Il y a ces chiffres-l, et il y en a quantit dautres. Ils nexpliquent pas quelque chose, ils sont au contraire expliquer. Ils peuvent dailleurs tre compatibles avec plus dune explication. Et ils ne dictent certainement pas comment agir partir de l. Et puis, il y a des choses qui ne se laissent pas crire en chiffres, mais qui nen sont pas moins relles.

Il est maintenant temps de revenir la clinique, la revendication fallacieuse de certaines gens qui prtendent pratiquer la psychothrapie scientifique, et qui vous en mettent plein la face avec leurs chiffres, comme si ceux-ci taient le summum de la science, tout particulirement quand on parle de lhumain.

Que faut-il penser des statistiques, telles quon en retrouve les rsultats dans des manuels diagnostiques et statistiques comme le DSM (le manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) et la CIM (la classification internationale des maladies, chapitre V)? Est-ce que cest vraiment scientifique?

La construction scientifique des faits, cartsienne et anti-cartsienne

La construction dun champ dinvestigation scientifique implique la formulation dhypothses, mais pas nimporte quelles hypothses. Ces hypothses doivent permettre de spcifier et disoler une causalit qui explique certains faits, ceux-l et pas dautres – ces autres faits sont impossibles dduire de la causalit en question, mme s’ils peuvent ventuellement tre dduits d’une autre causalit. La construction scientifique implique ainsi ce quon peut appeler la mise en place mthodique dun ordre de raison, simplement distinct et indpendant d’autres ordres d’intelligibilit.

Lexploration empirique, voire exprimentale, de cet ordre de raison peut videmment contredire les hypothses, et contraindre les reformuler ou mme les abandonner. Et ce qui a t simplifi conceptuellement et mme prouv empiriquement, en un premier temps tout sauf facile, la manire cartsienne, par division des problmes, peut toujours tre recompliqu, complt et prouv autrement, en un deuxime temps, tout aussi difficile, de manire anti-cartsienne, ainsi que Gaston Bachelard la plus dune fois dmontr en sintressant tout particulirement au dpassement de la physique classique et lhistoire de la chimie moderne[1].

Les moyennes des symptmes sans aucune explication

La construction scientifique dun champ hypothtiquement auto-logique, caractris par une logique qui lui est propre, ne saurait en aucun cas tre confondue avec le relev statistique dun ensemble de phnomnes associs, prsums rcurrents.

La conception de lois explicatives, lorsquon parle de pathologies, ne saurait en aucun cas tre confondue avec lnumration dun ensemble de symptmes associs, observs rptition, nomms chaque fois du mme mot, et dlests des parasitages par le traitement statistique. Le rsum gnralis des moyennes, tabli par induction, nexplique pas la pathologie.

Tout au plus lindique-t-il. Mais mme cela se discute, car le fait de seulement nommer quelque chose dordre phnomnal sans le construire la mesure dune procdure, laisse planer ce phnomne dans lindcision potentielle. Loin dexpliquer quoi que ce soit, le rsum smiologique gnralis par des moyennes a au contraire besoin dtre expliqu. Il tmoigne dune absence totale du sens du problme: il occulte les questions qu’il s’agit justement d’explorer dans le champ des sciences humaines en rfrence aux maladies qui sont le privilge peu enviable de lhomme[2].

Et ds quon explique la chose en question (en question et donc encore tablir) au moyen dune loi, il est fort probable que le phnomne quon prend pour la ralit objective disparaisse pour laisser place un ou des faits construits lesquels transforme(nt) le phnomne constat頻 que lon croyait seulement tiqueter et rassembler avec dautres phnomnes, en illusion positiviste.

La science, aurait dit Bachelard, a nest pas le plonasme de lexprience[3], mme pas si on rcrit cette exprience faussement premire avec des moyennes. Et ce pour au moins deux raisons.

Un, il arrive qu’un fait puisse tre expliqu par des lois concurrentes, dont lune ou lautre est finalement privilgie, par exemple pour des raisons esthtiques, ou parce qu’elle est moins difficile formuler et comprendre, ou encore parce qu’elle se prte mieux des rductions, des synthses et des dveloppements ultrieurs lorsqu’on on la met en rapport d’autres lois expliquant d’autres faits. Deux, le phnomne de dpart s’avre confus ou indtermin: il finit par se dcliner en faits divers la mesure de lois diverses et par se conjuguer en plusieurs faits la mesure de plusieurs lois.

Les symptmes pathognomoniques et ncessaires

Ce quon obtient par des relevs statistiques nest jamais autre chose que des syndromes sans aucune possibilit de faire la part, conceptuellement, entre des symptmes pathognomoniques mais surtout ncessaires dune part, et les autres symptmes dautre part. On risque toujours de prsenter une collection de symptmes htroclites (htrognes) et sans limite (additionnables et soustrayables volont).

Les premiers symptmes sont dits pathognomoniques parce quils permettent didentifier et disoler une maladie. En plus il sagit de symptmes ncessaires, causs par un fonctionnement maladif spcifique et partiel, celui-l et pas un autre ou un autre en plus.

Pour rappel: Popper argumente quune loi scientifique ne dit pas tant ce qui est contraint que ce qui nest pas possible. Cest ce qui la rend falsifiable[4].

Des hypothses cernant un fonctionnement maladif devraient donc idalement non seulement expliquer et prdire les faits que des procdures adquates provoqueront, mais aussi exclure que dautres faits, impossibles sur la base des hypothses en question, ne soient raliss.

Concrtement par exemple, une hypothse sur un fonctionnement pathologique napparatra pas seule, mais dans le contexte dune clinique diffrentielle et complmentaire[5]. On peut ainsi prouver, dans le champ du langage, cela a t fait de manire probante, que le fonctionnement dun aphasique de Broca nest pas celui du Wernicke, et vice versa. Ce que lun peut encore faire, est impossible pour lautre, et vice versa. Chacun deux nest pas malade de fonctionner dune certaine manire, mais du fait de ne pouvoir fonctionner que de cette seule manire-l, alors qu’un locuteur non-aphasique fonctionne des deux manires la fois[6].

Toute la question est de savoir si pareil raisonnement peut tre effectu et objectiv dans dautres champs dactivit humaine, par exemple dans le champ des psychoses. On pourrait par exemple faire lhypothse que la personne paranoaque fonctionne la manire du Wernicke mais la personne sado-masochique la manire du Broca. Et puis, mutatis mutandis, que la personne schizo-phrne fonctionne galement la manire du Wernicke, mais la personne narcissique la manire du Broca. Des travaux[7] dans ce sens sont tents par certains chercheurs, mais on n’en trouve certainement pas la trace dans le DSM ou la CIM.

Les autres symptmes par contre, ceux qui ne sont pas pathognomoniques ni ncessaires, sont soit totalement fortuits, soit de lordre de la compensation quune personne arrive opposer sa maladie, soit propres un contexte social singulier variable. Ce contexte nest pas uniquement celui dune socit, mais galement celui de la situation clinique elle-mme: mme le chercheur qui essaie de rendre intelligible un fonctionnement, et non daccompagner quelquun, voire de gurir quelquun, peut par sa seule attitude, par les seules questions quil propose aux malades titre de test, faire apparatre ou disparatre chez son interlocuteur certains symptmes. Il ny a pas de symptmes en soi.

Bref, appeler des relevs statistiques d’ensemble de symptmes d’ordre phnomnal relevs que lon dmultiplie linfini, cause dune attitude pistmologique navement positiviste, comme cest le cas dans chaque nouvelle dition du DSM qui ne cesse de spaissir sans jamais expliquer quoi que ce soit -, appeler donc ces relevs des troubles, ou des maladies, est fondamentalement erron. C’est franchement prsomptueux, c’est faire preuve de misre intellectuelle.

Nous sommes a-thoriques- I beg your pardon?

Les avocats des manuels statistiques narrangent pas les choses en prtextant quils sonta-thoriques, ainsi que les auteurs du DSM lont fait, dans la plus parfaite ignorance de leur propre activit conceptuelle. Ils ne sont pas a-thoriques puisquils classent les choses qu’ils croient observer: tout classement, irrductible un simple tiquetage de donnes en soi, est dj une thorie mme si ce classement nexplique rien.

Et ils navancent pas vraiment non plus en dcidant par exemple quils ont affaire un cas pathologique chaque fois quun certain nombre des symptmes rassembls sous une tiquette est observ, dans divers environnements et pendant un certain temps au moins: six des dix par exemple, ou cinq des sept parmi ceux qui ont t regroups sous cette tiquette-l et pas sous une autre. Permettez-moi, mais avez-vous dj rencontr un botaniste spcialiste de la classification qui dira avoir faire telle espce vgtale et pas telle autre si six des dix ou cinq des sept caractristiques nommes, tantt celles-ci tantt celles-l, sont observes?

Ils avancent dj un peu s’ils affirment titre dhypothse que parmi les symptmes rpertoris sous telle ou telle tiquette, il y en a quelques-uns qui sont pathognomoniques: ces symptmes-l permettent alors titre dhypothse de reconnatre la maladie; et en leur absence, on peut conclure quon na pas affaire au trouble en question.

Mais cette avance nest quun dbut. Il faut en effet encore expliquer pourquoi ces symptmes seraient pathognomoniques: il faudrait expliquer en quoi ces symptmes attestent une causalit et non une autre. Et cela nest pas fait par les grands amateurs de ces statistiques, jamais. Leurs chiffres nexpliquent rien. Cela n’est pas de la science, cela nest pas une science du fonctionnement humain, expliquant les raisons des activits humaines, mais seulement un bel exemple darithmophrnie.

Quand dire cest simplement dire

Bref, il y a des gens qui parlent sans sentendre parler, surtout quand ils crivent en chiffres ce quils disent. Ils parlent sans se rendre compte de ce que parler veut dire, quand dire, cest simplement dire[8] ou penser les choses avec des concepts, soit: transformer un univers de reprsentation, en tant que tel accessible aux animaux puisque ceux-ci dj peroivent et imaginent, par la mdiation dune structuration phonologique et smiologique, inaccessible aux animaux, et rendant toute intelligibilit immdiate impossible.

Mme les nopositivistes, viennois et autres, lont trs vite compris, il y a cent ans dj. Mais il y a aujourdhui encore et toujours des gens, mme des universitaires, qui nont pas pris acte de la faillite du nopositivisme et qui nont rien appris en matire de sciences humaines, depuis Ferdinand de Saussure e. a. Ils feraient mieux de lire quelquun comme Bachelard avant de dclarer quils sont scientifiques, et qui plus est, les seuls scientifiques.

Ils pourraient alors par exemple se demander comment la polysmie intrinsque chaque lment diffrentiel de langage, irrductible quelque tiquette que ce soit,incommensurable quelque stimulus sensoriel que ce soit, peut concrtement donner lieu diverses manires de rendre le monde intelligible[9]. La manire scientifique du locuteur qui dsambiguse les mots en rfrence ce qui rsiste dans l’exprience, la manire mythique dun locuteur qui croit aux mots qu’il hypostasie et projette dans l’exprience, et la manire potique du locuteur qui rajoute une ralit la ralit de l’exprience.

 

[1] Gaston Bachelard dveloppe ces thses e. a. dans, La philosophie du non (1940) et Le rationalisme appliqu (1949). Voir ce sujet Schotte J.-C, La science des philosophes. Une histoire critique de la thorie de la connaissance (1998), e. a. p. 164-165 (La formation par les rformes) et p. 175-185 (Le rationalisme polmique, Lerreur cartsienne, Dire non pour compliquer et complter).

[2] Bachelard G., La formation de lEsprit scientifique (1938), p. 14.

[3] Idem, Le rationalisme appliqu (1949), p. 37-38.

[4] Popper K., The Logic of Scientific Discovery, p. 86. Et Lakatos I., Methodology of Scientific Research Programmes: Falsification and the Methodology of Scientific Research Programmes, p. 25. Voir ce sujet Schotte J.-C, La science des philosophes. Une histoire critique de la thorie de la connaissance (1998), p. 104-105.

[5] Schotte J.C., La raison clate. Pour une dissection de la connaissance (1997), p. 69-204.

[6] Guyard H., Le test du test. Pour une linguistique exprimentale, in Ttralogiques (1985), p. 37-114.

[7] Morin M., Marseault F., Le Borgne R. et Guyard H., Tu me tiens, je me tiens Confrontation de trois cas de psychose et de perversion, in Ttralogiques 12. Paternits et langage (1999), p. 141-173.

[8] Jongen R., Quand dire, cest dire. Introduction une linguistique glossologique et lanthropologie clinique (1993).

[9] Gagnepain J., Du vouloir dire. Trait dpistmologie des sciences humaines. Volume 1. Du signe, de loutil (1991), p. 105-125; et Schotte J. C., La raison clate. Pour une dissection de la connaissance (1997), p. 243-274.

Sommaire

(Des mots, des ouvrages, des actes et des normes 4)

Le ftichisme des chiffres

Les chiffres, la quantification -notamment, en sciences humaines, les statistiques- ne livrent pas ipso facto la nature et la causalit des phnomnes; ils doivent donc tre interrogs pistmologiquement. Jean-Claude Schotte nous le montre laide dun exemple simple et clairant, o les chiffres sont confronts au principe de ralit.

Pour promouvoir la psychothrapie scientifique, chose qui nexiste pas, ses avocats nhsitent pas faire appel aux chiffres: les statistiques en particulier, a fait trs srieux. Et cela impressionne le public lac, des lgislateurs par exemple qui nont la plupart du temps au fond aucune ide de ce que la recherche scientifique concrte exige.

Ces lacs croient par exemple que ce qui est scientifique est vrai, sans plus, alors que toute vrit scientifique est au contraire une vrit extrmement conditionnelle: telle ou telle hypothse (je dis bien hypothse, donc proposition, et non praxis, donc acte) est vraie mais seulement la mesure dune procdure prcise. Cette dernire a t conue par un chercheur en fonction de ses questions et ses hypothses: il cre des conditions exprimentales que lon ne retrouve quasiment jamais telles quelles quand on a affaire du phnomne en dehors dun laboratoire.

Quant aux chiffres, il faut les questionner, examiner leur pertinence, ne ft-ce quen demandant ce qui est chiffr et ce qui ne lest pas, qui a dcid ce quon quantifie, quel est son point de vue, et quelles questions cette prise de position empche de poser ou prsuppose rsolues. On a parfois limpression quil suffit de donner quelques statistiques pour que des gens pourtant dous dune facult de juger, suspendent toute rflexion propre. Ils ragissent comme si les chiffres taient la ralit, toute la ralit, rien que la ralit: ils ftichisent les chiffres. Et ils oublient que ces chiffres eux-mmes ne dictent pas comment sy prendre partir de l, quil y a un gouffre entre ceux-ci et les actes poser dont les consquences ne sont pas chiffrables ? sauf dans les fantaisies des spcialistes de lingnierie sociale, ceux que Hannah Arendt, dans ses rflexions sur les Pentagon Papers, appelait les spcialistes de la solution des problmes.

Commenons par un petit exemple, repris un domaine nayant rien voir avec la clinique, mais qui permettra de comprendra quel point les donnes en chiffres, traites statistiquement ou non, sont accueillir avec prudence.

Un jour, Giuseppe Cavallotto, un ami vigneron pimontais, me dit que leur petite station mto, plante depuis des dcennies au cur du vignoble familial, le Bricco Boschis Castiglione Falletto, enregistre un changement de mto, depuis quelque part au milieu des annes 1990. Trs bien. Cest certainement vrai, dautant plus que le vigneron constate que le jus des raisins rcolts depuis demande une autre approche quavant pendant le processus de vinification. Mais quest-ce que cela veut dire, ces changements enregistrs? Quest-ce qui est rendu intelligible? Et surtout, quest-ce qui explique ces changements? Et puis, quest-ce que cela implique pour un vigneron?

Dabord, sagit-il de pluviomtrie, de temprature ou dautre chose encore? Prenons la pluviomtrie. La neige pendant lhiver ne drange pas, alors quun excs de pluie est nfaste divers moment du cycle vgtatif. Il y a la coulure par exemple (lempchement de la mise fruit due au fait que le pollen est lav par des pluies abondantes), il y a diverses formes de champignons dont le dveloppement est favoris par un excs dhumidit et de chaleur, il y a la force destructrice des orages d’t avec les giboules qui arrachent des grappes et mmes des branches entires et il y a le risque de la dilution du suc des baies matures due la pluie pendant les vendanges. Il se pourrait quil y ait autant de prcipitations quavant au cours dune anne, mais que le problme soit leur rpartition sur lanne, par exemple, tout en t, rien en automne ou au printemps. Cest important, car les consquences ne sont pas pareilles! Il ne suffit pas de donner des moyennes annuelles, il faut les prciser.

Prenons ensuite la temprature. Les moyennes enregistres ne sont plus les mmes quavant, elles ont augmentes. Daccord, mais si elles nont augmentes que de 0,2C, cest ngligeable par rapport aux moyennes habituelles. On ne peut pas dire que ce soit anormal ou fou, pazzo, pour reprendre le mot de Giuseppe. Sil sagit au contraire dune augmentation de 2C, alors l, cest une autre paire de manches! Pour les vignerons, mais pas ncessairement pour les touristes. Mais, au fond, de quelles moyennes sagit-il, encore une fois? Des moyennes annuelles? Des moyennes saisonnires? Des moyennes nycthmrales? Cest crucial pour le vigneron.

Le gel, a nest pas un problme, tant que cela nest pas subarctique ou arctique. La chaleur excessive, a peut tre problmatique, pour des jeunes vignes, sans enracinement profond. Ou pour un terroir sablonneux qui dessche plus vite quun terroir argileux. Ou quand il fait non seulement chaud mais aussi trs humide, ce qui ne convient pas au vignerons, mais trs bien aux trufolaio, qui rcolte les truffes blanches en novembre. Et si les nuits sont chaudes, au lieu de voir baisser les tempratures au bon moment, en septembre et octobre, alors le prcieux Nebbiolo surchauffe au lieu de dvelopper la finesse de ses armes: le vin ne sera pas ncessairement mauvais, mais le consommateur devra sadapter, car son nectar ne se gardera pas aussi longtemps. Ou le vin sera plus lourd, parce que plus alcoolique, ce qui pourra plaire au public de Robert Parker, mais pas dautres amateurs, plus europens. Et lamateur de vin peut toujours tricher un peu, en servant le vin plus fort en alcool plus frais, sans exagrer toutefois, car un rouge tannique servi trop froid, finit par goter le tannin principalement.

Mais qui plus est, il serait naf de croire que la russite dun bon Barolo ne dpende que des seuls facteurs nomms: la pluviomtrie et les tempratures, combines dautres facteurs tels lge de la vigne ou la structure gologique du sol. D’autres facteurs jouent un rle, et pas chaque anne le mme. Et surtout: certains de ces facteurs sont quantifiables, chiffrables, alors que d’autres ne le sont nullement.

Un cpage demande une exposition particulire, une altitude adquate: vous pourrez planter le Nebbiolo 300 mtres, sur un versant sud-est, sud ou sud-ouest, mais jamais 550 mtres sur un versant nord-est: le Nebbiolo nest ni le Dolcetto ni lArneis. Si vous replantez un vignoble vous aurez choisir entre plusieurs clones, ayant chacun leurs caractristiques particulires, au vu des rendements, de la couleur, des armes, de leur sensibilit aux maladies. Un vignoble ar sche plus vite, mais est galement expos des vents peut-tre trop froids, une conque chauffe davantage que les crtes de colline ou les parcelles surplombes par des forts qui aspirent la chaleur.

Le vigneron profite ou non de l’exprience des gnrations prcdentes, veut s’en dmarquer ou pas, a suivi une formation pousse ou lmentaire, est tomb dans la marmite comme Oblix ou pas, a fait des stages l’tranger ou non.

D’autres facteurs jouent galement un rle: les abeilles par exemple qui rpandent le pollen ncessaire la floraison, mais qui sont menaces en certains endroits. Le choix des mthodes de luttes des maladies, raisonnes, bios ou toxiques. Les vendanges vertes ncessaires pour rduire la production 7 ou 8 grappes, ce qui n’empche pas certains d’en laisser 11 et d’autres de n’en garder que 3 ou 4. La date de la rcolte, la mthode de vinification (en vasques de ciment vitrifi, en cuves d’inox temprature contrle, en rotofermentateurs d’acier…), la dure et le modede vieillissement (en bois, et en bouteille), Les fluctuations du march international. Les gots de la clientle. La lgislation. L’impact des publications decertains journalistes tel Robert Parker et Antonio Galloni. Et cetera.

Par ailleurs, comment expliquer les variations de quelques moyennes? Jai pu assister un dbat publique o un autre vigneron, Enrico Dellapiana, de la cantina Rizzi Treiso dans le Barbaresco, argumentait que le climat a chang, oui, mais en un certain sens seulement: celui qui adopte un autre point de vue, moins restreint dans le temps, peut argumenter, en regardant la mto sur quelques millnaires, quil y a toujours eu des variations, des petites priodes glaciales, des priodes de rchauffement et des priodes plus mitiges, indpendamment des activits humaines. Ce qui explique les variations enregistres par la petite station mto familiale, est donc objet discussion.

Last but not least, quelle conclusion faut-il tirer de ses enseignements? Limpact de ces variations, plus que probablement acclres par les activits humaines, pose des problmes rsoudre bien des niveaux, au niveau dun cru particulier, au niveau dun village, au lchelle de la Rgion Piemonte, au niveau de la rpublique italienne, au regard de lUnion europenne qui nest ni la Chine mergeante ni les USA dun prsident sans soucis cologiques, et lchelle plantaire.

Et le vigneron, qui se retrouve tous ces niveaux la fois, doit trouver des rponses, comme il le peut, dans son contexte singulier. Il ne peut pas changer le climat, mais il peut agir lintrieur de certaines limites dordre divers. Il doit choisir ce qu’il veut, des vins de marque, a brand, ou des vins chaque anne uniques quoique typs et reconnaissables. Il est capable destimer la qualit de son produit, et les raisons de son succs chez une certaine clientle locale et internationale. Il pourrait se rorienter vers une nouvelle clientle, qui adore les vins puissants, fruits, alcooliques, une clientle (d)forme par les gots de Robert Parker, ne cherchant pas consommer quelques bouteilles au cours dun repas lentement savour, mais se contentant dun verre de breuvage poustouflant, a little bit heady though.

Le vigneron peut galement choisir de maintenir ce quil privilgie depuis toujours au regard de ses clients habituels qui estiment que le bois nest pas un cpage et qui ne veulent que du Barolo traditionnel, vieilli en grands foudres de chne slovnien non toast, des vins attendre patiemment, plutt qu boire jeunes sur le fruit parce que vieillis en barrique de chne franais aprs une brve fermentation haute temprature.

En tant que viticulteur-vinificateur il peut alors mettre luvre ses comptences techniques pour fabriquer son produit autrement pour ne pas trop en modifier les caractristiques, dans une certaine mesure: il peut changer ses interventions, par exemple la dure des fermentations, ou la temprature maximale pendant le processus de fermentation alcoolique. Mais mme sil veut produire un bon Barolo traditionnel, il ne pourra empcher que le degr dalcool potentiel des raisins rcolter soit plus haut quavant, car il ne peut pas cueillir les raisins sans attendre que la maturit phnolique soit atteinte. Le degr dalcool du produit final sera suprieur ce quil a t jusquau dbut des annes 1990. Rien faire! Le taux minimum dalcool pour un Barolo est fix 13,5 degrs. Mais la plupart aujourdhui font du 14,5.

Cest a, la ralit, le principe de ralit. Il y a des choses qui ne sont pas possibles, pour diverses raisons, en loccurrence: des raisons lgales (le cahier de charge de lappellation dorigine contrle) et des raisons physiques (les changements climatiques).

On pourrait aussi dire avec Karl Popper que les lois scientifiques qui expliquent le rel, ne disent pas tant ce qui doit tre le cas que ce qui ne peut pas tre le cas. Et Sigmund Freud naurait pas manqu dajouter: il se fait que les humains sont la recherche de plaisir, et la plupart du temps la recherche dun plaisir perdu. Ils se rptent donc, parfois en la plus parfaite mconnaissance de ce qui est impossible pour diverses raisons. Mais au meilleur des cas ils trouvent des rponses originales, dans les limites du possible, tout en se faisant plaisir quand-mme. Ils prendront ainsi en compte les chiffres ou si vous voulez les sucs plus riches en alcool potentiel, ils devront bien, mais on aura compris que ce ne sont pas quelques moyennes statistiques qui leur permettront de produire un vin original, singulier, exprimant les particularits d’un terroir et dun millsime, et marqu par la patte du vigneron.

Rsumons, en attendant de revenir au champ clinique, qui est ma foi bien plus compliqu que celui du vin, dans la mesure o le vin est un produit maniable, alors que lhumain est un tre, un sujet, une personne.

a veut dire quoi les chiffres? Donner des chiffres, des moyennes par exemple, cest dire quelque chose mais quoi au juste? On peut donner quantit de chiffres, mais comment dcider lesquels sont pertinents? Quelles sont toutes les constantes et toutes les variables prendre en compte dans une situation particulire? Et surtout, quest-ce qui explique les chiffres? Et puis, quest-ce quon en fait, de ces chiffres, surtout lorsquon se retrouve dans une situation qui nest pas rductible des moyennes? Comment agir face ce qui nest pas calculable?

Soit: que faut-il penser des statistiques, telles quon en retrouve les rsultats dans des manuels diagnostiques et statistiques comme le DSM (le manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux)? Est-ce que cest vraiment scientifique?

Il faut savoir que les psychanalystes n’utilisent jamais le DSM, mais que beaucoup d’autres cliniciens l’utilisent comme si c’tait le Graal de lobjectivit, comme si ce genre de manuel base statistique refltait la ralit des maladies psychiques sans plus. Ces cliniciens en font leur rfrence principale dans leur travail quotidien, la fois pour tablir des diagnostics et pour dcider des stratgies dintervention psychothrapeutique.

poursuivre.

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(Des mots, des ouvrages, des actes et des normes3)

La mdecine nest pas une science mais un art

Dans ce troisime message, Jean-Claude Schotte rpond ceux qui prtendent exercer une psychothrapie « scientifique » par une distinction entre ce qui relve d’une science de l’ordre de la connaissance logiquement et exprimentalement construite, par exemple la mdecine thorique, et ce qui relve de la relation de soin faisant intervenir contractuellement un patient et un thrapeute dans une vritable communication prenant en compte la singularit du patient. La mdecine, tout en s’appuyant sur des connaissances scientifiques, est un art; il en va a fortiori de mme pour la psychothrapie, « une praxis entre deux tres » o l’on a affaire «  des problmes d’ordre proprement humain ».

Certains psychothrapeutes prtendent exercer la psychothrapie scientifique. Et ils prtendent mme exclure certains collgues de lexercice du mtier de psychothrapeute au nom de la science quils sont eux capables dadministrer mais pas les autres. Au meilleur des cas, ils se trompent de registre, sans consquences, au pire des cas, ils sautorisent dune imposture.

Mon mdecin de famille est plus malin ? et infiniment plus honnte. Fort dune longue exprience de plus de 30 ans, il me dit un jour ceci: La mdecine nest pas une science. Cest un art. Et a devrait tre un art individuel. Cest--dire: elle devrait tre exerce par un individu pour un individu. Voil une position raisonnable, sans prtentions excessives, raliste aussi, sans tromperie, sans aucune dissimulation. Est-ce dire que mon mdecin na pas t form aux sciences biologiques, ltude de toutes sortes de fonctionnements et dysfonctionnements dont il voit les retombes chez ses patients? Non. Prtend-il alors tre un artiste qui produit des uvres dart? Non, bien sr que non.

Il affirme quil sait quil rencontre des patients dans un contexte social spcifique, loccasion dune prestation rendre autrui. Les gens qui le consultent attendent de lui quil leur rende des services: des conseils, des diagnostics, des explications, des prescriptions dexamen supplmentaires, des traitements, des renvois des spcialistes, du rconfort aussi, et puis quand il le faut galement des attestations permettant de justifier une absence pour maladie au travail, lcole, aux examens. Le mdecin est ainsi responsable et il lest envers quelquun qui nest pas son gal dans ce contexte spcifique, mme sil peut ltre par ailleurs. Le rapport est en effet asymtrique puisque les patients sen remettent son autorit en lui faisant confiance face leurs problmes de sant, dordre organique principalement mais autres galement.

Mais mon mdecin sait aussi que ce quil offre nest pas une science exacte mais un art, une pratique approximative, jamais exacte comme peut ltre la recherche en laboratoire excute en rfrence une explication exacte.

Il ne confond pas ce quon a lhabitude dappeler la clinique dune part et la thorie dautre part. Il ne confond pas le rapport clinique o quelquun examine et accompagne quelquun dautre, une personne, et la thorie des maladies qui commande, pourrait-on dire dans un esprit bachelardien, la construction mthodique dun ordre de raison explorer empiriquement, voire exprimentalement, donc dans un laboratoire o des outils trs ingnieux ? leur invention et construction tmoignent dune extraordinaire finesse technique ?, rendent possible le contrle slectif des variables et llimination des facteurs parasites.

Il ne les confond pas parce quil sait quil a affaire une matire vivante extrmement complexe, lorganisme humain, quil ne rencontre pas dans un laboratoire, ltat brut, dcoup, dshumanis. Son jugement diagnostic porte sur un individu et son intervention prventive ou curative sadresse un individu. Celui-ci possde des caractristiques biologiques spcifiques autant quindividuelles. Il traverse tout un dveloppement, de la conception la snescence jusqu la mort. Il vit dans un certain milieu environnant, stable ou susceptible de changer, par exemple cause des pollutions, loccasion dun dmnagement ou suite un changement denvironnement professionnel. Cet individu a ventuellement subi certains traumatismes, il a eu des maladies rares ou communes, avec ou sans squelles. Il a donc une histoire mdicale, qui inclut aussi des antcdents familiaux. Il est en somme un individu risque plus ou moins grand pour certaines maladies, mais pas pour dautres.

Et par ailleurs cet individu est un sujet avec une histoire personnelle o agissent dautres sujets, en interaction, de plus dune manire, dans les contextes institutionnels varis dune poque (couple, famille, amis, milieu professionnel, vie associative, rgime politique ). Le mdecin doit donc traduire ce que lui dit le patient, et pas seulement parce que le patient parle dhabitude le hongrois alors que la langue maternelle du mdecin est le luxembourgeois, de sorte quils communiquent en anglais chacun. Non, plus fondamentalement, chacun a sa propre langue, mme en luxembourgeois: un fermier du Nord ne dcrit pas son problme comme un banquier de Luxembourg ville.

Et le seul fait quune personne se dcide visiter ou non un mdecin, et lui parler de certaines choses mais pas d’autres, peut dj tre d des interactions. Enfant par exemple, le patient ne consulte quaccompagn de ses parents ou dautres adultes, qui communiquent leurs observations, en se prparantou nonpour ne rien oublier, alors que l’enfant, lui, ne prpare probablement rien du tout et qu’il arrive qu’il se taise, par peur ou faute d’exprience dans pareilles situations. Sans tre malade,un autrepatient vient consulter pour certaines choses suite des campagnes prventives du ministre, alors quil ne serait pas venu de lui-mme. Professionnellement, un troisime a par exemple un employeur qui lui fait passer un examen mdical rgulirement parce quil se soucie de la sant et de la scurit au travail, peu importe ce quen dit par ailleurs le lgislateur. Et cetera.

Tous ces facteurs plus ou moins connus, mais pas ncessairement tous pertinents chaque coup, peuvent jouer un rle dans la pathogense biologique qui est la fois une Krankheitsgeschichte sociale. Tous ces facteurs devraient idalement parlant tre pris en compte dans ltablissement des diagnostics possibles comme dans la proposition et laccomplissement des traitements possibles. Prtendre matriser la situation mdicale comme sil sagissait dune matire inerte aux proprits entirement dtermines, disponible pour quun dmiurge la faonne comme il lentend, est pour le moins prsomptueux.

Et il y a videmment des maladies dont on ne gurit pas du tout, avec lesquelles on apprend ventuellement vivre. Et il y en a dautres dont on meurt.

En outre, la russite du mdecin dpend de facteurs dont il na mme pas ide, ainsi que lapprennent ses checs, aprs-coup, quand il est parfois trop tard pour rorienter ses interventions. Il nempche que son exprience concrte, base sur des annes de travail quotidien dans un contexte habituel, mme avec des personnes toujours singulires et nouvelles, est aussi prcieuse quindispensable, puisquelle loriente dans le fouillis des symptmes possibles et lui fait poser certaines questions plutt que dautres, proposer certains remdes plutt que dautres.

Bref, la pratique mdicale nest pas une science qui explique (ni une activit de matrise technique industrielle qui ralise ce qui est expliqu), mais une interaction qui sera au meilleur des cas prudente.

Quelquun pourrait ici mobjecter que je joue sur les mots, en opposant la science qui rend intelligible (et qui donne ventuellement lieu des manuvres techniques prcises), linteraction entre des personnes, que je me contente de dfinir des mots, sans prouver quil sagit l vraiment dactivits diffrencier, et que jen reste une sorte de phnomnologie douteuse, superficielle des activits humaines.

Quil se dtrompe! Demandez des patients ce quils en pensent. Ils ne sont pas dupes et rares sont ceux qui demandent dun mdecin de famille une attitude impersonnelle, aussi technique que possible. Certes, ils comprennent et ils acceptent que certaines interventions, chirurgicales, mdicamenteuses, radiologiques et physio-thrapeutiques par exemple, soient plus techniques quautre chose. Mais mme dans ce cas, ils naiment pas tre traits comme un objet en srie par des mdecins sans visage. Alors que doit-il en tre lorsquils vont consulter un psy?

En outre, je dirais pour ma part galement ceci. Quun phnomne naturel soit envisageable du point de vue de la gravitation universelle nimplique nullement quil ne soit pas envisageable dun point de vue des forces lctro-magntiques ou nuclaires. De mme, les phnomnes humains ont beau se prsenter comme des phnomnes dapparence globale, cela nempche pas quils soient, ainsi que lapprennent justement les maladies qui sont le privilge de lhumain, dtermins par plus dune causalit. Science des maladies et pratique mdicale ne doivent pas tre confondues en vertu des pathologies elles-mmes qui peuvent slectivement et lune indpendamment de lautre, atteindre les humains dans leurs fonctionnements spcifiquement humains.

Ainsi, parler au sens de rendre le monde intelligible avec des mots qui ont statut de concept est une chose, alors que parler au sens de dialoguer, de partager une histoire possible avec quelquun dautre travers des paroles changes mais susceptibles dtre entendues autrement que lon ne croit, ncessitant donc une traduction pardel la singularit de chacun, cest une toute autre chose. Pourquoi donc? En gros, parce quun aphasique, phonologique ou smiologique, de Broca ou de Wernicke, nest ni quelquun qui pervertit ni quelquun qui psychotise le rapport social. Et vice versa.

Thoriser, rendre intelligible le monde avec des mots est une chose qui est plus que problmatique pour des patients aphasiques atteints dans leur capacit de structurer l’univers du son et du sens et ds lors de rendre le monde intelligible conceptuellement.

Certes, ces malades, souffrant dune maladie dont ne souffre aucun animal, en ressentent la rpercussion dans linteraction sociale: essayez-donc dagir sans pouvoir parler facilement quelquun ou comprendre ce quil vous dit spontanment, sans donc pouvoir dialoguer avec lui la manire de quelquun sans trouble aphasique! Mais en mme temps, on ne peut pas dire que les aphasiques soient atteints dans leurs capacits sociales elles-mmes. Ils ne sont plus exactement ni pervers ni psychotiques du fait dtre aphasiques. Ils peuvent ltre, oui, mais par ailleurs.

Inversement, les personnes perverses ou psychotiques qui souffrent dun trouble au lieu mme du social (contrairement aux animaux qui ne seront jamais ni pervers ni psychotiques), ne sont pas aphasiques. Ces sujets parlent, ils rendent le monde intelligible avec des mots. La difficult avec eux, cest que ces mots deviennent difficiles ngocier dans lchange. Le problme est que leurs mots (au mme titre dailleurs que tant dautres choses qui ne sont pas des mots) sont dtermins par toutes sortes de distorsions qui rendent le dialogue (au mme titre que toute interaction sociale, non verbale) difficile ou impossible. La duplicit frauduleuse parfaitement perverse des dclarations profres ladresse des autres que l’on trompe dune part, et le parler schizolalique dont est exclu tout autrui comme interlocuteur dautre part en offrent de belles illustrations extrmes.

Si la mdecine nest pas une science, mais un art, que dire alors de la psychothrapie, cest--dire dune praxis entre deux tres o lon na pas affaire des maladies dordre biologique mais des problmes dordre proprement humain, notamment aux maladies du rapport social lui-mme? Il ny a que les ignorants ou les bluffeurs qui oseraient prtendre quils prestent en lexerant un service scientifique. Jy reviendrai, encore.

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Janvier 2017

(Des mots, des ouvrages, des actes et des normes 2)

Ce post de Jean-Claude Schotte distingue lexplication scientifique (plan I) de lexercice du pouvoir thrapeutique (plan III). On oublie trop volontiers, dans certains milieux, que les mots changs entre le patient et le thrapeute sont des actes, non des propositions scientifiques.

Un scientifique est un scientifique, sans doute. Et on peut mme expliciter ce que cela signifie, en interrogeant sa faon de formuler et de mettre lpreuve des noncs qui expliqueraient certains phnomnes qui ne peuvent tre ces phnomnesl, certains phnomnes et pas dautres, qu la condition davoir t cerns et construits dans un ordre de raison, eu gard une causalit prsume spcifique et autonome.

Un psychologue peut ainsi tre un scientifique et pratiquer la recherche scientifique psychologique, si tant est que la psychologie ait un certain objet de recherche, une ou des causalits psychiques, qui lui soient propres ? question qui mrite dj toute une discussion en soi, et qui implique notamment le dpartage du champ sociologique et du champ psychologique.

On remarquera dailleurs que bon nombre dcrivains, romanciers et dramaturges notamment, sont de trs fins psychologues, sans jamais prtendre pratiquer la psychologie scientifique. On aurait tort de croire aujourdhui quils ne puissent rien nous apprendre au sujet des humains quils mettent en scne travers leurs personnages. Il y eut mme un temps o la lecture duvres littraires tait juge, et mon sens juste titre, une des formations indispensables aux futurs psychiatres, tout autant que dautres formations, dordre biologique, psychopathologique et clinique.

Le plus important ici est toutefois ailleurs. Il consiste prendre acte dun distinguo crucial: lexplication scientifique, cest une chose, lexercice du pouvoir, cen est une autre.

Il faut en effet surtout se mfier quand ce psychologue dclare que le psychologue quil est, agit en scientifique lorsquil agit, et nagit quen scientifique seulement. Je dis bien agit, cest--dire quand au lieu de rendre le rel intelligible conceptuellement, il saffirme dans le champ social. Il faut en particulier prendre ses distances critiques lorsque ce psychologue prtend rclamer lexercice exclusif dun mtier parce quil est un scientifique alors que dautres ne le seraient pas, cest--dire: lorsquil prtend exercer le pouvoir au nom de la science. Car exercice du pouvoir il y a, non seulement envers des collgues potentiels qui sont aussi des concurrents ventuels privilgiant dautres manires dagir, mais plus encore dans le rapport de service lui-mme autrui, savoir: dans la relation ncessairement asymtrique entre un psychothrapeute et ses patients.

L, le risque dabus de pouvoir est rel, et dautant plus que lon mconnat o le service que lon preste se situe: accompagner quelquun en difficult, voire gurir des malades, cest tout autre chose queffectuer une construction thorico-empirique ou thorico-exprimentale.

Certaines gens ne sen rendent pas compte, sans mal, dailleurs.

Dautres ne sen rendent pas compte et ils interviennent, au nom dun savoir quils croient avoir. Par exemple au nom dun savoir rudimentaire, naf, pas trs labor, peu critique. Ou encore au nom dun savoir discutable dans notre socit mais certainement pas dans dautres socits qui en reconnaissent lautorit ainsi que nous lapprend lethnopsychiatrie. Il arrive quils fassent des dgts malgr leurs meilleures intentions, mais il arrive galement que ce quils font marche. Eh oui.

Et puis, il y en a dautres encore, et ce sont mon sens les pires. Ils ne sen rendent peut-tre pas compte, du risque dabus de pouvoir propre au fait doccuper certaines positions. Mais ils abusent, en fondant leur prtention au pouvoir sur une imposture. Ils jouent sur les apparences.

Ils dclarent que les psychothrapeutes quils sont, des scientists practitioners, exercent la psychothrapie scientifique, comme si les psychothrapeutes et leurs patients ntaient pas l en personne lorsquils se rencontrent. Comme si le rapport entre un psychothrapeute et un patient tait une chose rductible sa seule positivit, sans envers inconscient, sans profondeur structurale. Ils parlent de leurs interventions comme si le psychothrapeute et son patient ntaient pas perptuellement exposs aux effets suggestifs dun rapport imaginaire dune part et comme sils noccupaient pas chacun quantit de positions diverses, sans ncessairement le savoir, dans des histoires en train de se faire dautre part.

Ils recommandent leur savoir-faire comme si les paroles elles-mmes, changes dans pareil contexte entre des agents, entre des acteurs sociaux, ntaient pas des actes dont le sens reste tablir communment ? et cela sans aucune garantie dy parvenir.

Or ces paroles sont des actes, au sens fort du mot.

Ce ne sont pas des propositions scientifiques qui expliquent un fonctionnement.

Et ce ne sont pas non plus des outils dont le fonctionnement objectiverait des formules mathmatiques servant crire sans reste ni ambiguts des lois comme celles de la physique classique. Ces paroles ne sont donc pas des outils matrisables, des outils dont le mode d’emploi incorpor dicterait des gestes techniques prcis, garants dune efficience sans faille. Jy reviendrai.

Voil limposture. Et voil des confusions allgrement propages pour essayer de sarroger le privilge exclusif dexercer un mtier. Quel gchis.

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Les dclarations solennelles ? aprs-coup

Janvier 2017

(Des mots, des ouvrages, des actes et des normes 1)

Ce post de Jean-Claude Schotte nous claire sur la nature de la polmique, dans son aspect politique. Il montre comment certaines catgories de psychologues se comportent en lobbyistes afin dimposer un monopole corporatiste.

Dans le Land du 23 dcembre 2016, Peter Feist consacre un article trs critique, Der ganz normale Wahnsinn, au fonctionnement de certaines personnes au sein du Conseil Scientifique de Psychothrapie.

Dans le Land du 6 janvier 2017, M. Gilles Michaux, une des personnes vises, utilise son droit de rponse, mais pas pour rpondre aux critiques massives son adresse. tre accus en tant que reprsentant dune corporation (Zunft) de pratiquer le npotisme (Vetternwirtschaft), a nest pas rien. Ne pas y rpondre est pour le moins curieux. Quoiquil en soit, il sarrte uniquement sur le dernier paragraphe de larticle, somme toute secondaire, mme si ces quelques phrases en fin darticle illustrent bien une certaine manire dexercer le pouvoir.

Il clarifie ainsi dans sa Gegendarstellung non son attitude dans le Conseil scientifique de psychothrapie lgard des psychiatres, mais celle quil occupe lgard de la Psychoanalyse, ou de ce quil appelle aussi la psychoanalytische Therapie ou encore psychodynamische Verfahren. Les trois dsignations ne sont pourtant nullement synonymes, et on ne peut les utiliser indistinctement sans mconnatre la psychanalyse, sa formation spcifique, ses pratiques, ses thories, son pistmologie, sa manire de construire du social, et son thique.

Permettez-moi de raffirmer sans ambages ce que jai dj affirm dans un Post du 29 octobre 2014, texte que chacun lecteur retrouvera facilement sur le Blog blog.psychanalyse.lu. Au dbut de lautomne 2014 plusieurs associations professionnelles se runissaient linitiative de la Socit luxembourgeoise de psychiatrie, de psychothrapie et de pdopsychiatrie (la SLPPP) pour discuter du projet de loi visant la rglementation de la profession de psychothrapeute au Luxembourg. En tant que psychanalystes nous avons pu y expliquer que la psychanalyse tait condamne disparatre au Luxembourg si le projet de loi tait adopt tel quel. Et dans ce contexte, un des trois reprsentants de la Socit luxembourgeoise de psychologie (SLP), M. Michaux, nous a rpondu, nous psychanalystes: Vous serez alors la dernire gnration, exactement cela, ni plus ni moins.

Cette petite phrase nquivaut nullement une manire de reprsenter les choses de ma part, il ny a l aucune Form der Darstellung contrairement ce quil suggre aujourdhui, mais seulement la citation littrale de ce qui a t dit, mot mot. Ces mots ne signifient en tout cas pas quil y aura encore des psychanalystes aprs nous au Luxembourg. Peut-tre y aura-t-il une place pour les psychothrapeutes orientation psychodynamique, mais plus pour les psychanalystes proprement parler. Il ny en aura plus. Schluss, einfach Schluss damit.

Ce que je peux galement affirmer sans ambages est que tout ce quil expose aprs dans sa Gegendarstellung na t dit par aucun des reprsentants de la SLP, ni de loin ni de prs, ni lors de la mme runion ni depuis, dans les mdias luxembourgeois notamment.

Pendant ladite runion, ces reprsentants taient bien trop occups par autre chose: 1. le combat contre les astro-psychologues (sic) au nom des bons psychothrapeutes (sic) qui ntaient selon aux autres que les psychothrapeutes scientifiques (sic encore) et 2. la poursuite de leur propre agenda, savoir lobtention par les psychothrapeutes au dpart psychologues du droit dtablir des diagnostics et de prescrire des traitements psychothrapeutiques au mme titre que les psychiatres ou les mdecins.

Ils ne semblaient pas vraiment sintresser linquitude de tous les autres: lanantissement de la saine diversit des espces dans le jardin des psychothrapies, la disparition notamment de la psychanalyse. Tout au plus voulaient-ils ventuellement assouplir les conditions daccs au mtier de psychothrapeute pendant une phase de transition. Mais aprs? Pas question.

Toujours dans la mme perspective, ils ont par ailleurs, sur la scne publique, prfr faire lloge de la psychothrapie scientifique apprise luniversit, en particulier lUniversit du Luxembourg, et adopter un discours alarmiste contre les charlatans, sans dailleurs jamais prouver quil y en avait en quantit dangereuse au Luxembourg.

Quoi quil en soit, M. Michaux nous fait maintenant comprendre ce que la phrase quand-mme un peu embtante car rellement prononce lpoque signifie.

Il explique sa position, aujourdhui ? aprs coup. Too little, too late, puisquil parle quand les jeux sont faits. Cest--dire: longtemps aprs ladoption dune loi rglementant la psychothrapie. Cette loi, il est vrai, est partiellement diffrente du projet initial de loi, mais problmatique quand-mme parce quelle cre une inscurit juridique manifeste pour nombre de praticiens en opposant un peu premptoirement une chose et une autre: les difficults courantes dune part et un trouble mental, des perturbations comportementales et tout autre problme entranant une souffrance ou une dtresse psychologique dautre part, ou si lon veut, les gens ordinaires dune part et les malades dautre part.

On remarquera au passage que cest exactement ce genre dopposition que la psychanalyse a lhabitude de critiquer et dexaminer. Ainsi Freud dclare dj que la pathologie, qui ne diffre au niveau des processus en cause en rien de la normalit, loin de constituer un autre domaine que la vie saine, est plutt le domaine par excellence tudier pour comprendre ce quun fonctionnement sain implique implicitement, sans quon sen rende compte.

M. Michaux estime-se limiter noncer une sachliche Einschtzung quand il claircit le sens dune phrase quil dment pourtant avoir prononce. Il ne ferait que constater les consquences de la loi, dass Psychoanalytiker nur dann noch psychoanalytische Therapie bei krankheitswertigen Strungen durchfhren drfen, wenn sie als Psychotherapeut anerkannt sind. Folglich besteht aufgrund des Gesetzes fr einige Psychoanalytiker letztmalig die Mglichkeit der Ausbung von Psychoanalyse bei krankheitsbedingten Strungen ohne psychologische oder medizinische Grundausbildung in Luxemburg.

Vraiment?

Il parle comme si la loi ctait la loi, comme si la loi existait sans lgislateur, et comme si celui-ci lgifrait sans contexte, sans avoir t pouss lgifrer par certaines gens qui lont inform mais tout autant dsinform. Et il se trompe.

Aucune loi ne surgit dans le vide. En tant que prsident de la Socit luxembourgeoise de psychologie (SLP), M. Michaux lui-mme et son collgue psychologue M. Steffgen ont fait du lobbying pendant des annes auprs du ministre pour quune loi qui rglemente le champ de la psychothrapie soit mise lagenda, rdige au ministre et finalement vote par les dputs luxembourgeois. Or cette loi consacre institutionnellement un monopole corporatiste l o seul le pluralisme est chose raisonnable et efficace. Cest une loi inspire par une logique de lexclusion et un refus de reconnatre les comptences bien relles dautrui qui ne serait ni psychologue ni mdecin au dpart, ni form la manire singulire du programme de psychothrapie de lUniversit du Luxembourg.

Mais qu cela ne tienne! Il dclare avoir toujours plaid, aus fachlicher und wissenschaftlicher Sicht pour la reconnaissance de lapproche psychodynamique, y compris la psychothrapie psychanalytique.

Vraiment?

Quelle malheureuse concidence que la SLP nait pas voulu signer une lettre commune adresse la Ministre et signe par les psychiatres, les mdecins gnralistes, les systmiciens et les psychanalystes pour que la loi qui rglemente le mtier de psychothrapie soit labore dans une perspective inclusive et tolrante. Cest--dire: non pas pour programmer lexclusion des collgues bien forms mais autrement et partir dautres bases, mais pour organiser, par la seule rglementation du port du titre de psychothrapeute, le remboursement des soins psychothrapeutiques.

Quelle curieuse concidence encore que le nom de M. Michaux figure sur la liste des professeurs invits qui participent lUniversit du Luxembourg la formation des psychothrapeutes dits scientists practitioners. Cest curieux, puisquon ne veut dans le dpartement de psychologie de lUniversit surtout pas entendre parler de psychanalyse, et cela depuis longtemps. On y estime que la psychanalyse na rien offrir qui soit scientifique et quelle est juste bonne pour un dpartement de philosophie, ou pourquoi pas, dhistoire, dhistoire des ides par exemple. Diverses personnes, qui sont eux de vritables avocats de la cause de la psychanalyse, peuvent le confirmer.

On notera au demeurant que la psychothrapie scientifique est une chose qui nexiste pas dans la mesure o la scientificit nest jamais la proprit dune praxis o des gens se rencontrent, mais uniquement dun certain type dnoncs explicatifs. Prtendre le contraire, relve du bavardage idologique et na dautre but que de faire taire ceux qui pensent et pratiquent autrement. Jy reviendrai.

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