Psychanalyse

Cette page est consacrée à la psychanalyse. Jean Gagnepain expliquait que le champ de la théorie freudienne du désir couvre à peu près la raison axiologique, notre axiologie au plan IV. La question des rapports de la psychanalyse avec l’anthropologie clinique de la Médiation, notamment l’autonomie des plans III et IV,  a déjà fait l’objet de publications -voir, par exemple, L’Éthique hors la loi ou ici même, Théorie de la Médiation et psychanalyse.  Nous reproduisons dans cette page une série d’articles traitant de l’analyse épistémologique de la psychanalyse, mais aussi de sa position au plan III, en tant que service et, c’est inévitable, de son inscription dans une « lutte des places » politique.

Les articles seront présentés empilés en « lifo » (last in, first out, comme disent les informaticiens), les plus récents au haut de la pile. Mais l’hypertexte permet de naviguer d’un article à l’autre sans avoir besoin de tout dérouler. Les contextualisations et chapeaux des articles sont en bleu ; ils ont été ajoutés par les administrateurs du blog.

Sommaire :

La prétention au pouvoir au nom de la science

Des mots, des ouvrages, des actes et des normes 5

Des mots, des ouvrages, des actes et des normes 4

Des mots, des ouvrages, des actes et des normes 3

Des mots, des ouvrages, des actes et des normes 1

Des mots, des ouvrages, des actes et des normes 2

 

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I. La prétention au pouvoir au nom de la science.

Contexte :

Au début de l’été 2013, a paru au Luxembourg le projet de loi n°6578. Il visait à réglementer les pratiques psychothérapeutiques, le métier des psychothérapeutes. Mais très vite, on s’aperçut qu’un puissant lobby de psychothérapeutes se disant « scientifiques » intervenait auprès du législateur pour faire disparaître de facto la psychanalyse des cursus de formation menant aux diplômes projetés. Au mieux permettrait-on aux psychanalystes de continuer d’exercer, mais sans former de successeurs : « Vous serez alors la dernière génération», c’est-à-dire, commente Jean-Claude Schotte, les derniers qui auraient le droit de se nommer psychothérapeutes et d’exercer la psychothérapie, même accessoirement ou occasionnellement, sans avoir fait des études de médecine ou de psychologie au départ, et sans avoir ensuite parcouru une formation universitaire en psychothérapie à la manière luxembourgeois, ou une formation universitaire équivalente à cette dernière. »

On ne pouvait mieux, par voie législative, tenter de faire disparaître la psychanalyse, ses appareils conceptuels, ses pratiques. Le sort des psychanalystes Luxembourgeois n’est sans doute pas isolé, il semble que partout en Europe les tenants d’une psychothérapie « scientifique » (c’est-à-dire mécaniste à la manière Américaine, cf. le DSM et ce que l’on peut conclure d’une veille scientifique approfondie) cherchent à s’imposer. Au détriment des patients ? Au détriment de l’élaboration des connaissances ? Telles sont les questions qui se posent.

« Si politique il y a, explique Jean-Claude Schotte, il y a exercice du pouvoir : il s’agit ni plus ni moins d’exister, d’avoir sa place, de la prendre, de l’imposer, de ne pas disparaître comme les espèces en danger. Et il s’avère que le combat pour exister, au moins chez certains, ne peut être mené qu’au détriment d’autrui : j’existe, ergo j’élimine. Solution simple, et finale, comme on dit autrefois. J’aurais donc pour ma part plutôt tendance à croire que la politique n’est jamais qu’une manière de faire la guerre, sans l’avouer ouvertement. »

Pour nous, médiationnistes, cette polémique (au sens étymologique de « polémia ») revêt un caractère fondamental, car elle impose notamment un nécessaire distinguo entre l’explication scientifique (plan I) et l’exercice du pouvoir thérapeutique (plan III). Ils peuvent entrer en synergie, mais ne se confondent pas. 

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Les articles ci-dessous présentent un double aspect : épistémologique et politique. Jean-Claude Schotte les examine et les oppose, la pratique sociale des thérapeutes n’étant pas explication scientifique de processus anthropologiques. Pourtant, certains se targuent de pratiquer une psychothérapie « scientifique » ; au lieu d’un débat épistémologique, nous assistons, selon un mot d’Hubert Guyard, à une « lutte des places »

Ces articles ont été publiés principalement sur le blog  .psychanalyse.lu

 

La prétention au pouvoir au nom de la science 

(Des mots, des ouvrages, des actes et des normes 5)

Parler sans s’entendre parler

Poursuivant sa réflexion précédente sur le « fétichisme du chiffre », Jean-Claude Schotte montre que la constitution d’un champ de connaissances, acte impliquant la recherche d’une causalité immanente, ne se confond pas avec le relevé statistique d’un ensemble de phénomènes associés. En particulier, les statistiques ne livrent pas l’explication de la pathologie ; leur prudente « neutralité » -revendiquée par ceux qui se prétendent « a-théoriques » cache en fait des postures théoriques implicites ne débouchant pas sur des hypothèses causales. Une telle quantification demeure descriptive, mais ne parvient pas à être explicative.

En prenant un exemple, quelques données météorologiques indiquant vraisemblablement des retombées du changement climatique fortement discuté parmi les spécialistes, en examinant ce que ces chiffres signifient concrètement pour quelqu’un dans son travail quotidien, un viticulteur vinificateur, j’ai cherché à problématiser ce qu’il faut bien appeler le fétichisme des chiffres : la croyance naïve que les chiffres reflètent immédiatement la réalité, toute la réalité, rien que la réalité.

Les chiffres, proposés sous la forme de moyennes statistiques ou autrement, ne sont pas le reflet pur et simple d’une réalité en soi, même s’ils sont exacts. Ils peuvent être à côté de la question. Il y a ces chiffres-là, et il y en a quantité d’autres. Ils n’expliquent pas quelque chose, ils sont au contraire à expliquer. Ils peuvent d’ailleurs être compatibles avec plus d’une explication. Et ils ne dictent certainement pas comment agir à partir de là. Et puis, il y a des choses qui ne se laissent pas écrire en chiffres, mais qui n’en sont pas moins réelles.

Il est maintenant temps de revenir à la clinique, à la revendication fallacieuse de certaines gens qui prétendent pratiquer la psychothérapie « scientifique », et qui vous en mettent plein la face avec leurs chiffres, comme si ceux-ci étaient le summum de la science, tout particulièrement quand on parle de l’humain.

Que faut-il penser des statistiques, telles qu’on en retrouve les résultats dans des manuels diagnostiques et statistiques comme le DSM (le manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) et la CIM (la classification internationale des maladies, chapitre V) ? Est-ce que c’est vraiment scientifique ?

La construction scientifique des faits, cartésienne et anti-cartésienne

La construction d’un champ d’investigation scientifique implique la formulation d’hypothèses, mais pas n’importe quelles hypothèses. Ces hypothèses doivent permettre de spécifier et d’isoler une causalité qui explique certains faits, ceux-là et pas d’autres – ces autres faits sont impossibles à déduire de la causalité en question, même s’ils peuvent éventuellement être déduits d’une autre causalité. La construction scientifique implique ainsi ce qu’on peut appeler la mise en place méthodique d’un ordre de raison, « simplement » distinct et indépendant d’autres ordres d’intelligibilité.

L’exploration empirique, voire expérimentale, de cet ordre de raison peut évidemment contredire les hypothèses, et contraindre à les reformuler ou même à les abandonner. Et ce qui a été simplifié conceptuellement et même prouvé empiriquement, en un premier temps tout sauf facile, à la manière cartésienne, par division des problèmes, peut toujours être recompliqué, complété et prouvé autrement, en un deuxième temps, tout aussi difficile, de manière anti-cartésienne, ainsi que Gaston Bachelard l’a plus d’une fois démontré en s’intéressant tout particulièrement au dépassement de la physique classique et à l’histoire de la chimie moderne[1].

Les moyennes des symptômes sans aucune explication

La construction scientifique d’un champ hypothétiquement auto-logique, caractérisé par une logique qui lui est propre, ne saurait en aucun cas être confondue avec le relevé statistique d’un ensemble de phénomènes associés, présumés récurrents.

La conception de lois explicatives, lorsqu’on parle de pathologies, ne saurait en aucun cas être confondue avec l’énumération d’un ensemble de symptômes associés, observés à répétition, nommés chaque fois du même mot, et délestés des parasitages par le traitement statistique. Le résumé généralisé des moyennes, établi par induction, n’explique pas la pathologie.

Tout au plus l’indique-t-il. Mais même cela se discute, car le fait de seulement nommer quelque chose d’ordre phénoménal sans le construire à la mesure d’une procédure, laisse planer ce phénomène dans l’indécision potentielle. Loin d’expliquer quoi que ce soit, le résumé sémiologique généralisé par des moyennes a au contraire besoin d’être expliqué. Il témoigne d’une absence totale du « sens du problème » : il occulte les questions qu’il s’agit justement d’explorer dans le champ des sciences humaines en référence aux maladies qui sont le privilège peu enviable de l’homme[2].

Et dès qu’on explique la chose en question (en question et donc encore à établir) au moyen d’une loi, il est fort probable que le phénomène qu’on prend pour la réalité objective disparaisse pour laisser place à un ou des faits construits lesquels transforme(nt) le phénomène « constaté » que l’on croyait seulement « étiqueter » et « rassembler » avec d’autres phénomènes, en illusion positiviste.

La science, aurait dit Bachelard, ça n’est « pas le pléonasme de l’expérience »[3], même pas si on réécrit cette expérience faussement première avec des moyennes. Et ce pour au moins deux raisons.

Un, il arrive qu’un fait puisse être expliqué par des lois concurrentes, dont l’une ou l’autre est finalement privilégiée, par exemple pour des raisons esthétiques, ou parce qu’elle est moins difficile à formuler et comprendre, ou encore parce qu’elle se prête mieux à des réductions, à des synthèses et à des développements ultérieurs lorsqu’on on la met en rapport à d’autres lois expliquant d’autres faits. Deux, le phénomène de départ s’avère confus ou indéterminé : il finit par se décliner en faits divers à la mesure de lois diverses et par se conjuguer en plusieurs faits à la mesure de plusieurs lois.

Les symptômes pathognomoniques et nécessaires

Ce qu’on obtient par des relevés statistiques n’est jamais autre chose que des syndromes sans aucune possibilité de faire la part, conceptuellement, entre des symptômes pathognomoniques mais surtout nécessaires d’une part, et les autres symptômes d’autre part. On risque toujours de présenter une collection de symptômes hétéroclites (hétérogènes) et sans limite (additionnables et soustrayables à volonté).

Les premiers symptômes sont dits pathognomoniques parce qu’ils permettent d’identifier et d’isoler une maladie. En plus il s’agit de symptômes nécessaires, causés par un fonctionnement maladif spécifique et partiel, celui-là et pas un autre ou un autre en plus.

Pour rappel : Popper argumente qu’une loi scientifique ne dit pas tant ce qui est contraint que ce qui n’est pas possible. C’est ce qui la rend falsifiable[4].

Des hypothèses cernant un fonctionnement maladif devraient donc idéalement non seulement expliquer et prédire les faits que des procédures adéquates provoqueront, mais aussi exclure que d’autres faits, impossibles sur la base des hypothèses en question, ne soient réalisés.

Concrètement par exemple, une hypothèse sur un fonctionnement pathologique n’apparaîtra pas seule, mais dans le contexte d’une clinique différentielle et complémentaire[5]. On peut ainsi prouver, dans le champ du langage, cela a été fait de manière probante, que le fonctionnement d’un aphasique de Broca n’est pas celui du Wernicke, et vice versa. Ce que l’un peut encore faire, est impossible pour l’autre, et vice versa. Chacun d’eux n’est pas malade de fonctionner d’une certaine manière, mais du fait de ne pouvoir fonctionner que de cette seule manière-là, alors qu’un locuteur non-aphasique fonctionne des deux manières à la fois[6].

Toute la question est de savoir si pareil raisonnement peut être effectué et objectivé dans d’autres champs d’activité humaine, par exemple dans le champ des psychoses. On pourrait par exemple faire l’hypothèse que la personne paranoïaque fonctionne à la manière du Wernicke mais la personne sado-masochique à la manière du Broca. Et puis, mutatis mutandis, que la personne schizo-phrène fonctionne également à la manière du Wernicke, mais la personne narcissique à la manière du Broca. Des travaux[7] dans ce sens sont tentés par certains chercheurs, mais on n’en trouve certainement pas la trace dans le DSM ou la CIM.

Les autres symptômes par contre, ceux qui ne sont pas pathognomoniques ni nécessaires, sont soit totalement fortuits, soit de l’ordre de la compensation qu’une personne arrive à opposer à sa maladie, soit propres à un contexte social singulier variable. Ce contexte n’est pas uniquement celui d’une société, mais également celui de la situation clinique elle-même : même le chercheur qui essaie de rendre intelligible un fonctionnement, et non d’accompagner quelqu’un, voire de guérir quelqu’un, peut par sa seule attitude, par les seules questions qu’il propose aux malades à titre de test, faire apparaître ou disparaître chez son interlocuteur certains symptômes. Il n’y a pas de symptômes en soi.

Bref, appeler des relevés statistiques d’ensemble de symptômes d’ordre phénoménal – relevés que l’on démultiplie à l’infini, à cause d’une attitude épistémologique naïvement positiviste, comme c’est le cas dans chaque nouvelle édition du DSM qui ne cesse de s’épaissir sans jamais expliquer quoi que ce soit -, appeler donc ces relevés des « troubles », ou des « maladies », est fondamentalement erroné. C’est franchement présomptueux, c’est faire preuve de misère intellectuelle.

Nous sommes “a-théoriques”- I beg your pardon ?

Les avocats des manuels statistiques n’arrangent pas les choses en prétextant qu’ils sont« a-théoriques », ainsi que les auteurs du DSM l’ont fait, dans la plus parfaite ignorance de leur propre activité conceptuelle. Ils ne sont pas a-théoriques puisqu’ils classent les choses qu’ils croient observer : tout classement, irréductible à un simple étiquetage de données en soi, est déjà une théorie même si ce classement n’explique rien.

Et ils n’avancent pas vraiment non plus en décidant par exemple qu’ils ont affaire à un cas pathologique chaque fois qu’un certain nombre des symptômes rassemblés sous une étiquette est observé, dans divers environnements et pendant un certain temps au moins : six des dix par exemple, ou cinq des sept parmi ceux qui ont été regroupés sous cette étiquette-là et pas sous une autre. Permettez-moi, mais avez-vous déjà rencontré un botaniste spécialiste de la classification qui dira avoir à faire à telle espèce végétale et pas à telle autre si six des dix ou cinq des sept caractéristiques nommées, tantôt celles-ci tantôt celles-là, sont observées ?

Ils avancent déjà un peu s’ils affirment à titre d’hypothèse que parmi les symptômes répertoriés sous telle ou telle étiquette, il y en a quelques-uns qui sont pathognomoniques : ces symptômes-là permettent alors à titre d’hypothèse de reconnaître la maladie ; et en leur absence, on peut conclure qu’on n’a pas affaire au trouble en question.

Mais cette avancée n’est qu’un début. Il faut en effet encore expliquer pourquoi ces symptômes seraient pathognomoniques : il faudrait expliquer en quoi ces symptômes attestent une causalité et non une autre. Et cela n’est pas fait par les grands amateurs de ces statistiques, jamais. Leurs chiffres n’expliquent rien. Cela n’est pas de la science, cela n’est pas une science du fonctionnement humain, expliquant les raisons des activités humaines, mais seulement un bel exemple d’arithmophrénie.

Quand dire c’est simplement dire

Bref, il y a des gens qui parlent sans s’entendre parler, surtout quand ils écrivent en chiffres ce qu’ils disent. Ils parlent sans se rendre compte de ce que parler veut dire, quand dire, c’est simplement dire[8] ou penser les choses avec des concepts, soit : transformer un univers de représentation, en tant que tel accessible aux animaux puisque ceux-ci déjà perçoivent et imaginent, par la médiation d’une structuration phonologique et sémiologique, inaccessible aux animaux, et rendant toute intelligibilité immédiate impossible.

Même les néopositivistes, viennois et autres, l’ont très vite compris, il y a cent ans déjà. Mais il y a aujourd’hui encore et toujours des gens, même des universitaires, qui n’ont pas pris acte de la faillite du néopositivisme et qui n’ont rien appris en matière de sciences humaines, depuis Ferdinand de Saussure e. a. Ils feraient mieux de lire quelqu’un comme Bachelard avant de déclarer qu’ils sont scientifiques, et qui plus est, les seuls scientifiques.

Ils pourraient alors par exemple se demander comment la polysémie intrinsèque à chaque élément différentiel de langage, irréductible à quelque étiquette que ce soit, incommensurable à quelque stimulus sensoriel que ce soit, peut concrètement donner lieu à diverses manières de rendre le monde intelligible[9]. La manière scientifique du locuteur qui désambiguïse les mots en référence à ce qui résiste dans l’expérience, la manière mythique d’un locuteur qui croit aux mots qu’il hypostasie et projette dans l’expérience, et la manière poétique du locuteur qui rajoute une réalité à la réalité de l’expérience.

 

[1] Gaston Bachelard développe ces thèses e. a. dans, La philosophie du non (1940) et Le rationalisme appliqué (1949). Voir à ce sujet Schotte J.-C, La science des philosophes. Une histoire critique de la théorie de la connaissance (1998), e. a. p. 164-165 (La formation par les réformes) et p. 175-185 (Le rationalisme polémique, L’erreur « cartésienne », Dire non pour compliquer et compléter).

[2] Bachelard G., La formation de l’Esprit scientifique (1938), p. 14.

[3] Idem, Le rationalisme appliqué (1949), p. 37-38.

[4] Popper K., The Logic of Scientific Discovery, p. 86. Et Lakatos I., Methodology of Scientific Research Programmes: Falsification and the Methodology of Scientific Research Programmes, p. 25. Voir à ce sujet Schotte J.-C, La science des philosophes. Une histoire critique de la théorie de la connaissance (1998), p. 104-105.

[5] Schotte J.C., La raison éclatée. Pour une dissection de la connaissance (1997), p. 69-204.

[6] Guyard H., Le test du test. Pour une linguistique expérimentale, in Tétralogiques (1985), p. 37-114.

[7] Morin M., Marseault F., Le Borgne R. et Guyard H., Tu me tiens, je me tiens … Confrontation de trois cas de psychose et de perversion, in Tétralogiques 12. Paternités et langage (1999), p. 141-173.

[8] Jongen R., Quand dire, c’est dire. Introduction à une linguistique glossologique et à l’anthropologie clinique (1993).

[9] Gagnepain J., Du vouloir dire. Traité d’épistémologie des sciences humaines. Volume 1. Du signe, de l’outil (1991), p. 105-125 ; et Schotte J. C., La raison éclatée. Pour une dissection de la connaissance (1997), p. 243-274.

Sommaire

(Des mots, des ouvrages, des actes et des normes 4)

Le fétichisme des chiffres

Les chiffres, la quantification -notamment, en sciences humaines, les statistiques- ne livrent pas ipso facto la nature et la causalité des phénomènes ; ils doivent donc être interrogés épistémologiquement. Jean-Claude Schotte nous le montre à l’aide d’un exemple simple et éclairant, où les chiffres sont confrontés au principe de réalité.

Pour promouvoir la psychothérapie « scientifique », chose qui n’existe pas, ses avocats n’hésitent pas à faire appel aux chiffres : les statistiques en particulier, ça fait très sérieux. Et cela impressionne le public laïc, des législateurs par exemple qui n’ont la plupart du temps au fond aucune idée de ce que la recherche scientifique concrète exige.

Ces laïcs croient par exemple que ce qui est scientifique est vrai, sans plus, alors que toute vérité scientifique est au contraire une vérité extrêmement conditionnelle : telle ou telle hypothèse (je dis bien hypothèse, donc proposition, et non praxis, donc acte) est vraie mais seulement à la mesure d’une procédure précise. Cette dernière a été conçue par un chercheur en fonction de ses questions et ses hypothèses : il crée des conditions expérimentales que l’on ne retrouve quasiment jamais telles quelles quand on a affaire à du phénomène en dehors d’un laboratoire.

Quant aux chiffres, il faut les questionner, examiner leur pertinence, ne fût-ce qu’en demandant ce qui est chiffré et ce qui ne l’est pas, qui a décidé ce qu’on quantifie, quel est son point de vue, et quelles questions cette prise de position empêche de poser ou présuppose résolues. On a parfois l’impression qu’il suffit de donner quelques statistiques pour que des gens pourtant doués d’une faculté de juger, suspendent toute réflexion propre. Ils réagissent comme si les chiffres étaient la réalité, toute la réalité, rien que la réalité : ils fétichisent les chiffres. Et ils oublient que ces chiffres eux-mêmes ne dictent pas comment s’y prendre à partir de là, qu’il y a un gouffre entre ceux-ci et les actes à poser dont les conséquences ne sont pas chiffrables ‒ sauf dans les fantaisies des spécialistes de l’ingénierie sociale, ceux que Hannah Arendt, dans ses réflexions sur les Pentagon Papers, appelait « les spécialistes de la solution des problèmes ».

Commençons par un petit exemple, repris à un domaine n’ayant rien à voir avec la clinique, mais qui permettra de comprendra à quel point les données en chiffres, traitées statistiquement ou non, sont à accueillir avec prudence.

Un jour, Giuseppe Cavallotto, un ami vigneron piémontais, me dit que leur petite station météo, plantée depuis des décennies au cœur du vignoble familial, le Bricco Boschis à Castiglione Falletto, enregistre un changement de météo, depuis quelque part au milieu des années 1990. Très bien. C’est certainement vrai, d’autant plus que le vigneron constate que le jus des raisins récoltés depuis demande une autre approche qu’avant pendant le processus de vinification. Mais qu’est-ce que cela veut dire, ces changements enregistrés ? Qu’est-ce qui est rendu intelligible ? Et surtout, qu’est-ce qui explique ces changements ? Et puis, qu’est-ce que cela implique pour un vigneron ?

D’abord, s’agit-il de pluviométrie, de température ou d’autre chose encore ? Prenons la pluviométrie. La neige pendant l’hiver ne dérange pas, alors qu’un excès de pluie est néfaste à divers moment du cycle végétatif. Il y a la coulure par exemple (l’empêchement de la mise à fruit due au fait que le pollen est lavé par des pluies abondantes), il y a diverses formes de champignons dont le développement est favorisé par un excès d’humidité et de chaleur, il y a la force destructrice des orages d’été avec les giboulées qui arrachent des grappes et mêmes des branches entières et il y a le risque de la dilution du suc des baies matures due à la pluie pendant les vendanges. Il se pourrait qu’il y ait autant de précipitations qu’avant au cours d’une année, mais que le problème soit leur répartition sur l’année, par exemple, tout en été, rien en automne ou au printemps. C’est important, car les conséquences ne sont pas pareilles ! Il ne suffit pas de donner des moyennes annuelles, il faut les préciser.

Prenons ensuite la température. Les moyennes enregistrées ne sont plus les mêmes qu’avant, elles ont augmentées. D’accord, mais si elles n’ont augmentées que de 0,2°C, c’est négligeable par rapport aux moyennes habituelles. On ne peut pas dire que ce soit anormal ou fou, pazzo, pour reprendre le mot de Giuseppe. S’il s’agit au contraire d’une augmentation de 2°C, alors là, c’est une autre paire de manches ! Pour les vignerons, mais pas nécessairement pour les touristes. Mais, au fond, de quelles moyennes s’agit-il, encore une fois ? Des moyennes annuelles ? Des moyennes saisonnières ? Des moyennes nycthémérales ? C’est crucial pour le vigneron.

Le gel, ça n’est pas un problème, tant que cela n’est pas subarctique ou arctique. La chaleur excessive, ça peut être problématique, pour des jeunes vignes, sans enracinement profond. Ou pour un terroir sablonneux qui dessèche plus vite qu’un terroir argileux. Ou quand il fait non seulement chaud mais aussi très humide, ce qui ne convient pas au vignerons, mais très bien aux trufolaio, qui récolte les truffes blanches en novembre. Et si les nuits sont chaudes, au lieu de voir baisser les températures au bon moment, en septembre et octobre, alors le précieux Nebbiolo surchauffe au lieu de développer la finesse de ses arômes : le vin ne sera pas nécessairement mauvais, mais le consommateur devra s’adapter, car son nectar ne se gardera pas aussi longtemps. Ou le vin sera plus lourd, parce que plus alcoolique, ce qui pourra plaire au public de Robert Parker, mais pas à d’autres amateurs, plus européens. Et l’amateur de vin peut toujours tricher un peu, en servant le vin plus fort en alcool plus frais, sans exagérer toutefois, car un rouge tannique servi trop froid, finit par goûter le tannin principalement.

Mais qui plus est, il serait naïf de croire que la réussite d’un bon Barolo ne dépende que des seuls facteurs nommés : la pluviométrie et les températures, combinées à d’autres facteurs tels l’âge de la vigne ou la structure géologique du sol. D’autres facteurs jouent un rôle, et pas chaque année le même. Et surtout : certains de ces facteurs sont quantifiables, chiffrables, alors que d’autres ne le sont nullement.

Un cépage demande une exposition particulière, une altitude adéquate : vous pourrez planter le Nebbiolo à 300 mètres, sur un versant sud-est, sud ou sud-ouest, mais jamais à 550 mètres sur un versant nord-est : le Nebbiolo n’est ni le Dolcetto ni l’Arneis. Si vous replantez un vignoble vous aurez à choisir entre plusieurs clones, ayant chacun leurs caractéristiques particulières, au vu des rendements, de la couleur, des arômes, de leur sensibilité aux maladies. Un vignoble aéré sèche plus vite, mais est également exposé à des vents peut-être trop froids, une conque chauffe davantage que les crêtes de colline ou les parcelles surplombées par des forêts qui aspirent la chaleur.

Le vigneron profite ou non de l’expérience des générations précédentes, veut s’en démarquer ou pas, a suivi une formation poussée ou élémentaire, est tombé dans la marmite comme Obélix ou pas, a fait des stages à l’étranger ou non.

D’autres facteurs jouent également un rôle : les abeilles par exemple qui répandent le pollen nécessaire à la floraison, mais qui sont menacées en certains endroits. Le choix des méthodes de luttes des maladies, raisonnées, bios ou toxiques. Les vendanges vertes nécessaires pour réduire la production à 7 ou 8 grappes, ce qui n’empêche pas certains d’en laisser 11 et d’autres de n’en garder que 3 ou 4. La date de la récolte, la méthode de vinification (en vasques de ciment vitrifié, en cuves d’inox à température contrôlée, en rotofermentateurs d’acier…), la durée et le mode de vieillissement (en bois, et en bouteille), Les fluctuations du marché international. Les goûts de la clientèle. La législation. L’impact des publications de certains journalistes tel Robert Parker et Antonio Galloni. Et cetera.

Par ailleurs, comment expliquer les variations de quelques moyennes ? J’ai pu assister à un débat publique où un autre vigneron, Enrico Dellapiana, de la cantina Rizzi à Treiso dans le Barbaresco, argumentait que le climat a changé, oui, mais en un certain sens seulement : celui qui adopte un autre point de vue, moins restreint dans le temps, peut argumenter, en regardant la météo sur quelques millénaires, qu’il y a toujours eu des variations, des petites périodes glaciales, des périodes de réchauffement et des périodes plus mitigées, indépendamment des activités humaines. Ce qui explique les variations enregistrées par la petite station météo familiale, est donc objet à discussion.

Last but not least, quelle conclusion faut-il tirer de ses enseignements ? L’impact de ces variations, plus que probablement accélérées par les activités humaines, pose des problèmes à résoudre à bien des niveaux, au niveau d’un cru particulier, au niveau d’un village, au l’échelle de la Région Piemonte, au niveau de la république italienne, au regard de l’Union européenne qui n’est ni la Chine émergeante ni les USA d’un président sans soucis écologiques, et à l’échelle planétaire.

Et le vigneron, qui se retrouve à tous ces niveaux à la fois, doit trouver des réponses, comme il le peut, dans son contexte singulier. Il ne peut pas changer le climat, mais il peut agir à l’intérieur de certaines limites d’ordre divers. Il doit choisir ce qu’il veut, des vins de marque, a brand, ou des vins chaque année uniques quoique typés et reconnaissables. Il est capable d’estimer la qualité de son produit, et les raisons de son succès chez une certaine clientèle locale et internationale. Il pourrait se réorienter vers une nouvelle clientèle, qui adore les vins puissants, fruités, alcooliques, une clientèle (dé)formée par les goûts de Robert Parker, ne cherchant pas à consommer quelques bouteilles au cours d’un repas lentement savouré, mais se contentant d’un verre de breuvage époustouflant, a little bit heady though.

Le vigneron peut également choisir de maintenir ce qu’il privilégie depuis toujours au regard de ses clients habituels qui estiment que le bois n’est pas un cépage et qui ne veulent que du Barolo traditionnel, vieilli en grands foudres de chêne slovénien non toasté, des vins à attendre patiemment, plutôt qu’à boire jeunes sur le fruit parce que vieillis en barrique de chêne français après une brève fermentation à haute température.

En tant que viticulteur-vinificateur il peut alors mettre à l’œuvre ses compétences techniques pour fabriquer son produit autrement pour ne pas trop en modifier les caractéristiques, dans une certaine mesure : il peut changer ses interventions, par exemple la durée des fermentations, ou la température maximale pendant le processus de fermentation alcoolique. Mais même s’il veut produire un bon Barolo traditionnel, il ne pourra empêcher que le degré d’alcool potentiel des raisins à récolter soit plus haut qu’avant, car il ne peut pas cueillir les raisins sans attendre que la maturité phénolique soit atteinte. Le degré d’alcool du produit final sera supérieur à ce qu’il a été jusqu’au début des années 1990. Rien à faire ! Le taux minimum d’alcool pour un Barolo est fixé à 13,5 degrés. Mais la plupart aujourd’hui font du 14,5.

C’est ça, la réalité, le principe de réalité. Il y a des choses qui ne sont pas possibles, pour diverses raisons, en l’occurrence : des raisons légales (le cahier de charge de l’appellation d’origine contrôlée) et des raisons physiques (les changements climatiques).

On pourrait aussi dire avec Karl Popper que les lois scientifiques qui expliquent le réel, ne disent pas tant ce qui doit être le cas que ce qui ne peut pas être le cas. Et Sigmund Freud n’aurait pas manqué d’ajouter : il se fait que les humains sont à la recherche de plaisir, et la plupart du temps à la recherche d’un plaisir perdu. Ils se répètent donc, parfois en la plus parfaite méconnaissance de ce qui est impossible pour diverses raisons. Mais au meilleur des cas ils trouvent des réponses originales, dans les limites du possible, tout en se faisant plaisir quand-même. Ils prendront ainsi en compte les chiffres ou si vous voulez les sucs plus riches en alcool potentiel, ils devront bien, mais on aura compris que ce ne sont pas quelques moyennes statistiques qui leur permettront de produire un vin original, singulier, exprimant les particularités d’un terroir et d’un millésime, et marqué par la patte du vigneron.

Résumons, en attendant de revenir au champ clinique, qui est ma foi bien plus compliqué que celui du vin, dans la mesure où le vin est un produit maniable, alors que l’humain est un être, un sujet, une personne.

Ça veut dire quoi les chiffres ? Donner des chiffres, des moyennes par exemple, c’est dire quelque chose mais quoi au juste ? On peut donner quantité de chiffres, mais comment décider lesquels sont pertinents ? Quelles sont toutes les constantes et toutes les variables à prendre en compte dans une situation particulière ? Et surtout, qu’est-ce qui explique les chiffres ? Et puis, qu’est-ce qu’on en fait, de ces chiffres, surtout lorsqu’on se retrouve dans une situation qui n’est pas réductible à des moyennes ? Comment agir face à ce qui n’est pas calculable ?

Soit : que faut-il penser des statistiques, telles qu’on en retrouve les résultats dans des manuels diagnostiques et statistiques comme le DSM (le manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) ? Est-ce que c’est vraiment scientifique ?

Il faut savoir que les psychanalystes n’utilisent jamais le DSM, mais que beaucoup d’autres cliniciens l’utilisent comme si c’était le Graal de l’objectivité, comme si ce genre de manuel à base statistique reflétait la réalité des maladies psychiques sans plus. Ces cliniciens en font leur référence principale dans leur travail quotidien, à la fois pour établir des diagnostics et pour décider des stratégies d’intervention psychothérapeutique.

À poursuivre.

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(Des mots, des ouvrages, des actes et des normes 3)

« La médecine n’est pas une science mais un art »

Dans ce troisième message, Jean-Claude Schotte répond à ceux qui prétendent exercer une psychothérapie « scientifique » par une distinction entre ce qui relève d’une science de l’ordre de la connaissance logiquement et expérimentalement construite, par exemple la médecine théorique, et ce qui relève de la relation de soin faisant intervenir contractuellement un patient et un thérapeute dans une véritable communication prenant en compte la singularité du patient. La médecine, tout en s’appuyant sur des connaissances scientifiques, est un art; il en va a fortiori de même pour la psychothérapie, « une praxis entre deux êtres » où l’on a affaire « à des problèmes d’ordre proprement humain ».

Certains psychothérapeutes prétendent exercer la psychothérapie « scientifique ». Et ils prétendent même exclure certains collègues de l’exercice du métier de psychothérapeute au nom de la « science » qu’ils sont eux capables d’administrer mais pas les autres. Au meilleur des cas, ils se trompent de registre, sans conséquences, au pire des cas, ils s’autorisent d’une imposture.

Mon médecin de famille est plus malin ‒ et infiniment plus honnête. Fort d’une longue expérience de plus de 30 ans, il me dit un jour ceci : « La médecine n’est pas une science. C’est un art. Et ça devrait être un art individuel ». C’est-à-dire : elle devrait être exercée par un individu pour un individu. Voilà une position raisonnable, sans prétentions excessives, réaliste aussi, sans tromperie, sans aucune dissimulation. Est-ce dire que mon médecin n’a pas été formé aux sciences biologiques, à l’étude de toutes sortes de fonctionnements et dysfonctionnements dont il voit les retombées chez ses patients ? Non. Prétend-il alors être un artiste qui produit des œuvres d’art ? Non, bien sûr que non.

Il affirme qu’il sait qu’il rencontre des patients dans un contexte social spécifique, à l’occasion d’une prestation à rendre à autrui. Les gens qui le consultent attendent de lui qu’il leur rende des services : des conseils, des diagnostics, des explications, des prescriptions d’examen supplémentaires, des traitements, des renvois à des spécialistes, du réconfort aussi, et puis quand il le faut également des attestations permettant de justifier une absence pour maladie au travail, à l’école, aux examens. Le médecin est ainsi responsable et il l’est envers quelqu’un qui n’est pas son égal dans ce contexte spécifique, même s’il peut l’être par ailleurs. Le rapport est en effet asymétrique puisque les patients s’en remettent à son autorité en lui faisant confiance face à leurs problèmes de santé, d’ordre organique principalement mais autres également.

Mais mon médecin sait aussi que ce qu’il offre n’est pas une science exacte mais un « art », une pratique approximative, jamais exacte comme peut l’être la recherche en laboratoire exécutée en référence à une explication exacte.

Il ne confond pas ce qu’on a l’habitude d’appeler la clinique d’une part et la théorie d’autre part. Il ne confond pas le rapport clinique où quelqu’un examine et accompagne quelqu’un d’autre, une personne, et la théorie des maladies qui commande, pourrait-on dire dans un esprit bachelardien, la construction méthodique d’un ordre de raison à explorer empiriquement, voire expérimentalement, donc dans un laboratoire où des outils très ingénieux ‒ leur invention et construction témoignent d’une extraordinaire finesse technique ‒, rendent possible le contrôle sélectif des variables et l’élimination des facteurs parasites.

Il ne les confond pas parce qu’il sait qu’il a affaire à une matière vivante extrêmement complexe, l’organisme humain, qu’il ne rencontre pas dans un laboratoire, à l’état brut, découpé, déshumanisé. Son jugement diagnostic porte sur un individu et son intervention préventive ou curative s’adresse à un individu. Celui-ci possède des caractéristiques biologiques spécifiques autant qu’individuelles. Il traverse tout un développement, de la conception à la sénescence jusqu’à la mort. Il vit dans un certain milieu environnant, stable ou susceptible de changer, par exemple à cause des pollutions, à l’occasion d’un déménagement ou suite à un changement d’environnement professionnel. Cet individu a éventuellement subi certains traumatismes, il a eu des maladies rares ou communes, avec ou sans séquelles. Il a donc une histoire médicale, qui inclut aussi des antécédents familiaux. Il est en somme un individu à risque plus ou moins grand pour certaines maladies, mais pas pour d’autres.

Et par ailleurs cet individu est un sujet avec une histoire personnelle où agissent d’autres sujets, en interaction, de plus d’une manière, dans les contextes institutionnels variés d’une époque (couple, famille, amis, milieu professionnel, vie associative, régime politique …). Le médecin doit donc traduire ce que lui dit le patient, et pas seulement parce que le patient parle d’habitude le hongrois alors que la langue maternelle du médecin est le luxembourgeois, de sorte qu’ils communiquent en anglais chacun. Non, plus fondamentalement, chacun a sa propre langue, même en luxembourgeois : un fermier du Nord ne décrit pas son problème comme un banquier de Luxembourg ville.

Et le seul fait qu’une personne se décide à visiter ou non un médecin, et à lui parler de certaines choses mais pas d’autres, peut déjà être dû à des interactions. Enfant par exemple, le patient ne consulte qu’accompagné de ses parents ou d’autres adultes, qui communiquent leurs observations, en se préparant ou non pour ne rien oublier, alors que l’enfant, lui, ne prépare probablement rien du tout et qu’il arrive qu’il se taise, par peur ou faute d’expérience dans pareilles situations. Sans être malade, un autre patient vient consulter pour certaines choses suite à des campagnes préventives du ministère, alors qu’il ne serait pas venu de lui-même. Professionnellement, un troisième a par exemple un employeur qui lui fait passer un examen médical régulièrement parce qu’il se soucie de la santé et de la sécurité au travail, peu importe ce qu’en dit par ailleurs le législateur. Et cetera.

Tous ces facteurs plus ou moins connus, mais pas nécessairement tous pertinents à chaque coup, peuvent jouer un rôle dans la pathogenèse biologique qui est à la fois une Krankheitsgeschichte sociale. Tous ces facteurs devraient idéalement parlant être pris en compte dans l’établissement des diagnostics possibles comme dans la proposition et l’accomplissement des traitements possibles. Prétendre « maîtriser » la situation médicale comme s’il s’agissait d’une matière inerte aux propriétés entièrement déterminées, disponible pour qu’un démiurge la façonne comme il l’entend, est pour le moins présomptueux.

Et il y a évidemment des maladies dont on ne guérit pas du tout, avec lesquelles on apprend éventuellement à vivre. Et il y en a d’autres dont on meurt.

En outre, la réussite du médecin dépend de facteurs dont il n’a même pas idée, ainsi que l’apprennent ses échecs, après-coup, quand il est parfois trop tard pour réorienter ses interventions. Il n’empêche que son expérience concrète, basée sur des années de travail quotidien dans un contexte habituel, même avec des personnes toujours singulières et nouvelles, est aussi précieuse qu’indispensable, puisqu’elle l’oriente dans le fouillis des symptômes possibles et lui fait poser certaines questions plutôt que d’autres, proposer certains remèdes plutôt que d’autres.

Bref, la pratique médicale n’est pas une science qui explique (ni une activité de maîtrise technique industrielle qui réalise ce qui est expliqué), mais une interaction qui sera au meilleur des cas prudente.

Quelqu’un pourrait ici m’objecter que je joue sur les mots, en opposant la science qui rend intelligible (et qui donne éventuellement lieu à des manœuvres techniques précises), à l’interaction entre des personnes, que je me contente de définir des mots, sans prouver qu’il s’agit là vraiment d’activités à différencier, et que j’en reste à une sorte de phénoménologie douteuse, superficielle des activités humaines.

Qu’il se détrompe ! Demandez à des patients ce qu’ils en pensent. Ils ne sont pas dupes et rares sont ceux qui demandent d’un médecin de famille une attitude impersonnelle, aussi technique que possible. Certes, ils comprennent et ils acceptent que certaines interventions, chirurgicales, médicamenteuses, radiologiques et physio-thérapeutiques par exemple, soient plus techniques qu’autre chose. Mais même dans ce cas, ils n’aiment pas être traités comme un objet en série par des médecins sans visage. Alors que doit-il en être lorsqu’ils vont consulter un « psy » ?

En outre, je dirais pour ma part également ceci. Qu’un phénomène naturel soit envisageable du point de vue de la gravitation universelle n’implique nullement qu’il ne soit pas envisageable d’un point de vue des forces éléctro-magnétiques ou nucléaires. De même, les phénomènes humains ont beau se présenter comme des phénomènes d’apparence globale, cela n’empêche pas qu’ils soient, ainsi que l’apprennent justement les maladies qui sont le privilège de l’humain, déterminés par plus d’une causalité. Science des maladies et pratique médicale ne doivent pas être confondues en vertu des pathologies elles-mêmes qui peuvent sélectivement et l’une indépendamment de l’autre, atteindre les humains dans leurs fonctionnements spécifiquement humains.

Ainsi, parler au sens de rendre le monde intelligible avec des mots qui ont statut de concept est une chose, alors que parler au sens de dialoguer, de partager une histoire possible avec quelqu’un d’autre à travers des paroles échangées mais susceptibles d’être entendues autrement que l’on ne croit, nécessitant donc une traduction par–delà la singularité de chacun, c’est une toute autre chose. Pourquoi donc ? En gros, parce qu’un aphasique, phonologique ou sémiologique, de Broca ou de Wernicke, n’est ni quelqu’un qui pervertit ni quelqu’un qui psychotise le rapport social. Et vice versa.

Théoriser, rendre intelligible le monde avec des mots est une chose qui est plus que problématique pour des patients aphasiques atteints dans leur capacité de structurer l’univers du son et du sens et dès lors de rendre le monde intelligible conceptuellement.

Certes, ces malades, souffrant d’une maladie dont ne souffre aucun animal, en ressentent la répercussion dans l’interaction sociale : essayez-donc d’agir sans pouvoir parler facilement à quelqu’un ou comprendre ce qu’il vous dit spontanément, sans donc pouvoir dialoguer avec lui à la manière de quelqu’un sans trouble aphasique ! Mais en même temps, on ne peut pas dire que les aphasiques soient atteints dans leurs capacités sociales elles-mêmes. Ils ne sont plus exactement ni pervers ni psychotiques du fait d’être aphasiques. Ils peuvent l’être, oui, mais par ailleurs.

Inversement, les personnes perverses ou psychotiques qui souffrent d’un trouble au lieu même du social (contrairement aux animaux qui ne seront jamais ni pervers ni psychotiques), ne sont pas aphasiques. Ces sujets parlent, ils rendent le monde intelligible avec des mots. La difficulté avec eux, c’est que ces mots deviennent difficiles à négocier dans l’échange. Le problème est que leurs mots (au même titre d’ailleurs que tant d’autres choses qui ne sont pas des mots) sont déterminés par toutes sortes de distorsions qui rendent le dialogue (au même titre que toute interaction sociale, non verbale) difficile ou impossible. La duplicité frauduleuse parfaitement perverse des déclarations proférées à l’adresse des autres que l’on trompe d’une part, et le parler schizolalique dont est exclu tout autrui comme interlocuteur d’autre part en offrent de belles illustrations extrêmes.

Si la médecine n’est pas une science, mais un art, que dire alors de la psychothérapie, c’est-à-dire d’une praxis entre deux êtres où l’on n’a pas affaire à des maladies d’ordre biologique mais à des problèmes d’ordre proprement humain, notamment aux maladies du rapport social lui-même ? Il n’y a que les ignorants ou les bluffeurs qui oseraient prétendre qu’ils prestent en l’exerçant un service scientifique. J’y reviendrai, encore.

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Janvier 2017

(Des mots, des ouvrages, des actes et des normes 2)

Ce « post » de Jean-Claude Schotte distingue l’explication scientifique (plan I) de l’exercice du pouvoir thérapeutique (plan III). On oublie trop volontiers, dans certains milieux, que les « mots » échangés entre le patient et le thérapeute sont des actes, non des propositions scientifiques.

 Un scientifique est un scientifique, sans doute. Et on peut même expliciter ce que cela signifie, en interrogeant sa façon de formuler et de mettre à l’épreuve des énoncés qui expliqueraient certains phénomènes qui ne peuvent être ces phénomènes–là, « certains » phénomènes et pas d’autres, qu’à la condition d’avoir été cernés et construits dans un ordre de raison, eu égard à une causalité présumée spécifique et autonome.

Un psychologue peut ainsi être un scientifique et pratiquer la recherche scientifique psychologique, si tant est que la psychologie ait un certain objet de recherche, une ou des causalités psychiques, qui lui soient propres ‒ question qui mérite déjà toute une discussion en soi, et qui implique notamment le départage du champ sociologique et du champ psychologique.

On remarquera d’ailleurs que bon nombre d’écrivains, romanciers et dramaturges notamment, sont de très fins psychologues, sans jamais prétendre pratiquer la psychologie scientifique. On aurait tort de croire aujourd’hui qu’ils ne puissent rien nous apprendre au sujet des humains qu’ils mettent en scène à travers leurs personnages. Il y eut même un temps où la lecture d’œuvres littéraires était jugée, et à mon sens à juste titre, une des formations indispensables aux futurs psychiatres, tout autant que d’autres formations, d’ordre biologique, psychopathologique et clinique.

 Le plus important ici est toutefois ailleurs. Il consiste à prendre acte d’un distinguo crucial : l’explication scientifique, c’est une chose, l’exercice du pouvoir, c’en est une autre.

 Il faut en effet surtout se méfier quand ce psychologue déclare que le psychologue qu’il est, agit en scientifique lorsqu’il agit, et n’agit qu’en scientifique seulement. Je dis bien agit, c’est-à-dire quand au lieu de rendre le réel intelligible conceptuellement, il s’affirme dans le champ social. Il faut en particulier prendre ses distances critiques lorsque ce psychologue prétend réclamer l’exercice exclusif d’un métier parce qu’il est un scientifique alors que d’autres ne le seraient pas, c’est-à-dire : lorsqu’il prétend exercer le pouvoir au nom de la science. Car exercice du pouvoir il y a, non seulement envers des collègues potentiels qui sont aussi des concurrents éventuels privilégiant d’autres manières d’agir, mais plus encore dans le rapport de service lui-même à autrui, à savoir : dans la relation nécessairement asymétrique entre un psychothérapeute et ses patients.

 Là, le risque d’abus de pouvoir est réel, et d’autant plus que l’on méconnaît où le service que l’on preste se situe : accompagner quelqu’un en difficulté, voire guérir des malades, c’est tout autre chose qu’effectuer une construction théorico-empirique ou théorico-expérimentale.

 Certaines gens ne s’en rendent pas compte, sans mal, d’ailleurs.

D’autres ne s’en rendent pas compte et ils interviennent, au nom d’un savoir qu’ils croient avoir. Par exemple au nom d’un savoir rudimentaire, naïf, pas très élaboré, peu critique. Ou encore au nom d’un savoir discutable dans notre société mais certainement pas dans d’autres sociétés qui en reconnaissent l’autorité ainsi que nous l’apprend l’ethnopsychiatrie. Il arrive qu’ils fassent des dégâts malgré leurs meilleures intentions, mais il arrive également que ce qu’ils font marche. Eh oui.

 Et puis, il y en a d’autres encore, et ce sont à mon sens les pires. Ils ne s’en rendent peut-être pas compte, du risque d’abus de pouvoir propre au fait d’occuper certaines positions. Mais ils abusent, en fondant leur prétention au pouvoir sur une imposture. Ils jouent sur les apparences.

Ils déclarent que les psychothérapeutes qu’ils sont, des « scientists practitioners », exercent la psychothérapie « scientifique », comme si les psychothérapeutes et leurs patients n’étaient pas là en personne lorsqu’ils se rencontrent. Comme si le rapport entre un psychothérapeute et un patient était une chose réductible à sa seule positivité, sans envers inconscient, sans profondeur structurale. Ils parlent de leurs interventions comme si le psychothérapeute et son patient n’étaient pas perpétuellement exposés aux effets suggestifs d’un rapport imaginaire d’une part et comme s’ils n’occupaient pas chacun quantité de positions diverses, sans nécessairement le savoir, dans des histoires en train de se faire d’autre part.

Ils recommandent leur savoir-faire comme si les paroles elles-mêmes, échangées dans pareil contexte entre des agents, entre des acteurs sociaux, n’étaient pas des actes dont le sens reste à établir communément ‒ et cela sans aucune garantie d’y parvenir.

 Or ces paroles sont des actes, au sens fort du mot.

Ce ne sont pas des propositions scientifiques qui expliquent un fonctionnement.

Et ce ne sont pas non plus des outils dont le fonctionnement objectiverait des formules mathématiques servant à écrire sans reste ni ambiguïtés des lois comme celles de la physique classique. Ces paroles ne sont donc pas des outils maîtrisables, des outils dont le mode d’emploi incorporé dicterait des gestes techniques précis, garants d’une efficience sans faille. J’y reviendrai.

Voilà l’imposture. Et voilà des confusions allègrement propagées pour essayer de s’arroger le privilège exclusif d’exercer un métier. Quel gâchis.

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Les déclarations solennelles après-coup

Janvier 2017

(Des mots, des ouvrages, des actes et des normes 1)

Ce « post » de Jean-Claude Schotte nous éclaire sur la nature de la polémique, dans son aspect politique. Il montre comment certaines catégories de psychologues se comportent en lobbyistes afin d’imposer un monopole corporatiste.

Dans le Land du 23 décembre 2016, Peter Feist consacre un article très critique, Der ganz normale Wahnsinn, au fonctionnement de certaines personnes au sein du Conseil Scientifique de Psychothérapie.

Dans le Land du 6 janvier 2017, M. Gilles Michaux, une des personnes visées, utilise son droit de réponse, mais pas pour répondre aux critiques massives à son adresse. Être accusé en tant que représentant d’une corporation (Zunft) de pratiquer le népotisme (Vetternwirtschaft), ça n’est pas rien. Ne pas y répondre est pour le moins curieux. Quoiqu’il en soit, il s’arrête uniquement sur le dernier paragraphe de l’article, somme toute secondaire, même si ces quelques phrases en fin d’article illustrent bien une certaine manière d’exercer le pouvoir.

Il clarifie ainsi dans sa Gegendarstellung non son attitude dans le Conseil scientifique de psychothérapie à l’égard des psychiatres, mais celle qu’il occupe à l’égard de la « Psychoanalyse », ou de ce qu’il appelle aussi la « psychoanalytische Therapie » ou encore « psychodynamische Verfahren ». Les trois désignations ne sont pourtant nullement synonymes, et on ne peut les utiliser indistinctement sans méconnaître la psychanalyse, sa formation spécifique, ses pratiques, ses théories, son épistémologie, sa manière de construire du social, et son éthique.

 Permettez-moi de réaffirmer sans ambages ce que j’ai déjà affirmé dans un Post du 29 octobre 2014, texte que chacun lecteur retrouvera facilement sur le Blog blog.psychanalyse.lu. Au début de l’automne 2014 plusieurs associations professionnelles se réunissaient à l’initiative de la Société luxembourgeoise de psychiatrie, de psychothérapie et de pédopsychiatrie (la SLPPP) pour discuter du projet de loi visant la réglementation de la profession de psychothérapeute au Luxembourg. En tant que psychanalystes nous avons pu y expliquer que la psychanalyse était condamnée à disparaître au Luxembourg si le projet de loi était adopté tel quel. Et dans ce contexte, un des trois représentants de la Société luxembourgeoise de psychologie (SLP), M. Michaux, nous a répondu, à nous psychanalystes : « Vous serez alors la dernière génération », exactement cela, ni plus ni moins.

Cette petite phrase n’équivaut nullement à une manière de « représenter » les choses de ma part, il n’y a là aucune « Form der Darstellung » contrairement à ce qu’il suggère aujourd’hui, mais seulement la citation littérale de ce qui a été dit, mot à mot. Ces mots ne signifient en tout cas pas qu’il y aura encore des psychanalystes après nous au Luxembourg. Peut-être y aura-t-il une place pour les psychothérapeutes à orientation psychodynamique, mais plus pour les psychanalystes à proprement parler. Il n’y en aura plus. Schluss, einfach Schluss damit.

Ce que je peux également affirmer sans ambages est que tout ce qu’il expose après dans sa Gegendarstellung n’a été dit par aucun des représentants de la SLP, ni de loin ni de près, ni lors de la même réunion ni depuis, dans les médias luxembourgeois notamment.

Pendant ladite réunion, ces représentants étaient bien trop occupés par autre chose : 1. le combat contre les « astro-psychologues » (sic) au nom des « bons » psychothérapeutes (sic) qui n’étaient selon aux autres que les psychothérapeutes « scientifiques » (sic encore) et 2. la poursuite de leur propre agenda, à savoir l’obtention par les psychothérapeutes au départ psychologues du droit d’établir des diagnostics et de prescrire des traitements psychothérapeutiques au même titre que les psychiatres ou les médecins.

Ils ne semblaient pas vraiment s’intéresser à l’inquiétude de tous les autres : l’anéantissement de la saine diversité des espèces dans le jardin des psychothérapies, la disparition notamment de la psychanalyse. Tout au plus voulaient-ils éventuellement assouplir les conditions d’accès au métier de psychothérapeute pendant une phase de transition. Mais après ? Pas question.

Toujours dans la même perspective, ils ont par ailleurs, sur la scène publique, préféré faire l’éloge de la psychothérapie « scientifique » apprise à l’université, en particulier l’Université du Luxembourg, et adopter un discours alarmiste contre les charlatans, sans d’ailleurs jamais prouver qu’il y en avait en quantité dangereuse au Luxembourg.

 Quoi qu’il en soit, M. Michaux nous fait maintenant comprendre ce que la phrase quand-même un peu embêtante car réellement prononcée à l’époque signifie.

Il explique sa position, aujourd’hui ‒ après coup. Too little, too late, puisqu’il parle quand les jeux sont faits. C’est-à-dire : longtemps après l’adoption d’une loi réglementant la psychothérapie. Cette loi, il est vrai, est partiellement différente du projet initial de loi, mais problématique quand-même parce qu’elle crée une insécurité juridique manifeste pour nombre de praticiens en opposant un peu péremptoirement une chose et une autre : les « difficultés courantes » d’une part et « un trouble mental », « des perturbations comportementales » et « tout autre problème entraînant une souffrance ou une détresse psychologique » d’autre part, ou si l’on veut, les gens ordinaires d’une part et les malades d’autre part.

On remarquera au passage que c’est exactement ce genre d’opposition que la psychanalyse a l’habitude de critiquer et d’examiner. Ainsi Freud déclare déjà que la pathologie, qui ne diffère au niveau des processus en cause en rien de la normalité, loin de constituer un autre domaine que la vie saine, est plutôt le domaine par excellence à étudier pour comprendre ce qu’un fonctionnement sain implique implicitement, sans qu’on s’en rende compte.

 M. Michaux estime-se limiter à énoncer une « sachliche Einschätzung » quand il éclaircit le sens d’une phrase qu’il dément pourtant avoir prononcée. Il ne ferait que constater les conséquences de la loi, « dass Psychoanalytiker nur dann noch psychoanalytische Therapie bei krankheitswertigen Störungen durchführen dürfen, wenn sie als Psychotherapeut anerkannt sind. Folglich besteht aufgrund des Gesetzes für einige Psychoanalytiker letztmalig die Möglichkeit der Ausübung von Psychoanalyse bei krankheitsbedingten Störungen ohne psychologische oder medizinische Grundausbildung in Luxemburg ».

Vraiment ?

Il parle comme si la loi c’était la loi, comme si la loi existait sans législateur, et comme si celui-ci légiférait sans contexte, sans avoir été poussé à légiférer par certaines gens qui l’ont informé mais tout autant désinformé. Et il se trompe.

Aucune loi ne surgit dans le vide. En tant que président de la Société luxembourgeoise de psychologie (SLP), M. Michaux lui-même et son collègue psychologue M. Steffgen ont fait du lobbying pendant des années auprès du ministère pour qu’une loi qui réglemente le champ de la psychothérapie soit mise à l’agenda, rédigée au ministère et finalement votée par les députés luxembourgeois. Or cette loi consacre institutionnellement un monopole corporatiste là où seul le pluralisme est chose raisonnable et efficace. C’est une loi inspirée par une logique de l’exclusion et un refus de reconnaître les compétences bien réelles d’autrui qui ne serait ni psychologue ni médecin au départ, ni formé à la manière singulière du programme de psychothérapie de l’Université du Luxembourg.

Mais qu’à cela ne tienne ! Il déclare avoir toujours plaidé, « aus fachlicher und wissenschaftlicher Sicht » pour la reconnaissance de l’approche psychodynamique, y compris la psychothérapie psychanalytique.

Vraiment ?

Quelle malheureuse coïncidence que la SLP n’ait pas voulu signer une lettre commune adressée à la Ministre et signée par les psychiatres, les médecins généralistes, les systémiciens et les psychanalystes pour que la loi qui réglemente le métier de psychothérapie soit élaborée dans une perspective inclusive et tolérante. C’est-à-dire : non pas pour programmer l’exclusion des collègues bien formés mais autrement et à partir d’autres bases, mais pour organiser, par la seule réglementation du port du titre de psychothérapeute, le remboursement des soins psychothérapeutiques.

Quelle curieuse coïncidence encore que le nom de M. Michaux figure sur la liste des professeurs invités qui participent à l’Université du Luxembourg à la formation des psychothérapeutes dits « scientists practitioners ». C’est curieux, puisqu’on ne veut dans le département de psychologie de l’Université surtout pas entendre parler de psychanalyse, et cela depuis longtemps. On y estime que la psychanalyse n’a rien à offrir qui soit scientifique et qu’elle est juste bonne pour un département de philosophie, ou pourquoi pas, d’histoire, d’histoire des idées par exemple. Diverses personnes, qui sont eux de véritables avocats de la cause de la psychanalyse, peuvent le confirmer.

On notera au demeurant que la psychothérapie « scientifique » est une chose qui n’existe pas dans la mesure où la scientificité n’est jamais la propriété d’une praxis où des gens se rencontrent, mais uniquement d’un certain type d’énoncés explicatifs. Prétendre le contraire, relève du bavardage idéologique et n’a d’autre but que de faire taire ceux qui pensent et pratiquent autrement. J’y reviendrai.

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